Crise d’adolescence

En assistant à la conférence du Commissariat au Plan (billets précédents), j’ai été frappé par ce que tous ces gens m’étaient familiers. Ils avaient beau être ministres, ils se comportaient comme les personnes avec lesquelles j’ai passé ma vie professionnelle.

Le début de la conférence était triomphal. Le ministre de l’économie, que d’ordinaire on ne voit pas, avait même modifié son agenda pour être présent. Et il est demeuré toute la séance. Mais le débat a quelque peu « cassé l’ambiance ». Et Nicolas Dufourcq, arrivé en claudiquant pour conclure, était désespéré. Comment avait-on pu être aussi idiots ? Pire : nous continuions à l’être. Aucune issue en vue. Si l’histoire peut être un guide, elle nous enseigne que notre situation s’achève par la guerre.

Cela m’a fait penser à Kurt Lewin. Selon lui, tout changement est un dégel. Nous sommes des robots, pilotés par des certitudes. Soudain, rien ne va plus. C’est le temps du changement. Ce qui demande de « dégeler » ses certitudes. Désarroi. J’ai eu l’impression que notre classe dirigeante, ou « élite », est en phase de « dégel ». Elle prend conscience que tout ce à quoi elle croyait est en échec. En voulant faire l’ange elle a fait la bête. « On est nuls » disait Nicolas Dufourcq.

J’ai aussi pensé que Donald Trump avait raison. L’Europe, Grande Bretagne en tête, est sortie de la guerre honteuse. Le temps de la puissance et de la folie guerrière était derrière elle. Elle a fait allégeance aux USA. De Gaulle fut la seule exception. Mais ses successeurs sont entrés dans le rang.

Devenir adulte ? Le nom du changement ?

Energie du désespoir

La semaine dernière, j’ai demandé autour de moi ce que l’on pensait de ce que j’avais compris du rapport du Commissariat au Plan. Réactions inattendues. Certains m’ont dit : ils veulent nous faire peur. Mais surtout, j’ai entendu : le rêve de nos gouvernants est de nous dissoudre dans l’Europe, et d’en prendre la tête. Avec une variante qui n’en est peut-être pas une, une telle Europe serait allemande. La cause de nos problèmes serait là : c’est parce qu’ils n’ont pas cru à notre économie nationale qu’elle s’est effondrée, et qu’elle nage dans le déficit. En particulier qu’ils ont laissé acheter ses « champions » par des nations étrangères. Et maintenant, c’est au tour de la France ?

Théorie du complot ? Mais ne mériterait-elle pas d’être juste ? Car nous pourrions en tirer un enseignement capital. On croit, paresseusement, au pouvoir de la raison. Mais quand un homme a une idée chevillée au corps, il ne la lâche jamais. A chaque fois qu’on le croit défait, il fait preuve « d’innovation ». Et cette innovation est de plus en plus violente et désespérée. Car ce qu’il joue est plus que sa vie. C’est la leçon que je tire de Tartuffe.

Que conserver ?

David Hume était dit conservateur. Mais qu’est-ce que cela signifie ? (Avec philosophie.)

C’est une question qui est liée au changement. Face au changement, il y a ceux qui veulent que rien ne change, d’autres que tout disparaisse, d’autres encore pensent que le « monde » évolue et que la société doit s’adapter en respectant, et afin de conserver, ses valeurs. C’est l’essence de la société que l’on doit conserver, autrement dit. Il semble que Hume ait appartenu à cette dernière catégorie. D’ailleurs, il a reproché à Jacques II de ne pas avoir tenu compte de l’évolution des événements, ce qui lui a coûté la tête.

Une partie de l’oeuvre de Hume paraît avoir été consacrée à la façon de réaliser ces changements rationnellement. Ce qui est aussi mon souci.

Les héros du bien commun

Chaque société a eu ses héros, citoyens romains « vertueux », saints et martyrs chrétiens, nobles – braves de pères en fils, « entrepreneurs de vertu » modernes, etc. (Concordance des temps.) Ils illustrent ce qu’elle dit être bien. Les héros sont des leçons pour petits enfants.

Dans le cas des résistants ou de Soljenitsyne (un héros de l’Occident ?), il semble bien que ce soit une question de « valeurs » de la personne. Ces valeurs sont celles de la société, ou d’une partie de celle-ci (Pétain se disait martyr). Une situation est « inacceptable » pour l’individu, qui est prêt au sacrifice de soi pour la faire changer. Raison égoïste ?

Mais je me demande, s’il n’y a pas un autre héroïsme. J’ai assisté plusieurs fois à des transformations d’entreprises en crise. Au début, les employés donnaient un fâcheux spectacle. Peut-être pas tant une question de comportement que d’écart ridicule entre les actes (mesquins) et les paroles (glorieuses). Puis, soudainement, tout ce monde s’attaquait au changement, et chacun rivalisait de dévouement pour le bien de tous. Humilité et exploit anonyme.

Peut-être est-ce là l’esprit de l’équipe sportive quand elle est une réelle équipe ? Tous héros ?

L’unique règle du succès

Les livres à succès anglo-saxons nous ont contaminés. Ils expliquent invariablement qu’il faut imiter les entreprises qui réussissent. Et, effectivement, on dit à la France et aux Français d’imiter les Américains, les Allemands, les Chinois et, récemment, les Grecs, les Italiens et les Portugais.

Ce qui a fait le succès de l’aristocratie d’ancien régime n’était pas les manières de cours, mais les boucheries de ses ancêtres. Si les Grecs se sont sauvés, c’est parce qu’ils ont regardé en face leurs problèmes grecs, et qu’ils ont trouvé un moyen de les résoudre. S’il y a une leçon à tirer de leur exemple, c’est probablement celle-là, et qu’il ne faut imiter personne. Et même n’écouter personne : si mes souvenir sont bons, les ténors de l’économie affirmaient, à l’époque de la crise grecque, que les Grecs étaient condamnés. (Mais ce n’est pas en s’exprimant ainsi que l’on devient une vedette de l’édition.)

Quelqu’un d’optimiste dirait que les conditions sont, donc, favorables, pour que, demain, l’Europe soit un modèle que l’on désire imiter.

France arriérée ?

Loi forte des petits nombres : je trouve, coup sur coup, deux opinions convergentes concernant la France, celles d’Alain Touraine et de Fernand Braudel. L’un dit qu’elle « passe à côté de l’histoire ». L’autre explique la raison pour laquelle elle n’a jamais été qu’à sa périphérie : ses côtes maritimes sont tournées vers l’extérieur et le progrès, mais la France de l’intérieur, qui fut jadis gigantesque à l’échelle des transports européens, et sa capitale, regardent leur nombril. La France est une Chine occidentale ?

Emmanuel Macron, dont Alain Touraine, fait le successeur des martyrs qui ont tenté d’éclairer la France, se plaint, lui aussi, de l’esprit gaulois.

Je soupçonne que ces gens ne savent pas ce qu’est la « résistance au changement ». Or, elle est universelle. Et ce pour une raison, évidente ! que rappelle un universitaire : une société est faite pour ne pas changer. C’est ce qu’on lui demande.

J’ai rencontré beaucoup de résistants au changement dans ma vie. Les plus fermes d’entre eux avaient une caractéristique commune : ils étaient imprégnés de la culture profonde de leur entreprise, c’était une sorte de seconde nature. Ils voyaient la nécessité du changement, mais ne trouvaient aucun moyen compatible avec leurs convictions inconscientes de le réaliser. Seulement, le jour où ils y parvenaient, ce qui demandait plusieurs séances (extraordinairement frustrantes) de questions et de réponses, ils en devenaient des champions ! Pourquoi ? Parce qu’ils connaissaient tellement bien les ficelles du système – seconde nature – qu’ils en jouaient en maîtres.

Il est probable que si nous sommes si gaulois, c’est parce que nous sommes particulièrement attachés à des valeurs inconscientes, et peut-être bien plus que d’autres peuples. En conséquence de quoi, nous sommes, en puissance, des champions du changement !

Hegel et le changement

« En soi, pour soi, en soi et pour soi », voilà un des mécanismes de la vie, selon Hegel. On commence par vivre, puis on prend conscience que l’on vit, finalement, on se demande comment orienter sa vie.

Il me semble que c’est comme cela qu’évoluent les sociétés. Leur histoire est une forme de « génération spontanée ». Une succession ininterrompue de « small bangs » imprévisibles. Cette histoire n’est compréhensible qu’a posteriori. C’est alors que l’on voit ce que l’on peut en tirer. D’où nouveau changement, qui a des conséquences imprévisibles. En particulier pour les enfants, la génération en formation, qui, elle, absorbe tout ce qui lui arrive comme une sorte d’évidence, comme l’eau pour le poisson.

(Confucius donne peut-être la meilleure illustration de ce phénomène : « l’homme a deux vies, lorsqu’il prend conscience qu’il est mortel, et avant ».)

Fin de l’histoire

Bilan, suite. Peut-on faire des conjectures concernant l’évolution de l’humanité ?

Hegel pensait que chaque peuple à son tour contribuait à l’histoire. On peut se demander si l’on n’a pas assisté à un grand moment de bravoure des USA. Et s’ils ne sont pas le dernier coup de folie de l’humanité. Bien sûr, il y a la Chine, mais elle semble d’une faible originalité. L’humanité serait-elle au bout de ses illusions ? D’ailleurs, l’histoire de Hegel, l’avènement de la raison, n’était-elle pas occidentale ?

En outre, le monde ressemble de plus en plus à un village, l’humanité a fait sa jonction. Il est possible qu’il ne s’y trouve plus de grand foyer d’originalité et de créativité.

L’humanité va-t-elle finir par cultiver son jardin ? (L’objectif de Hegel.)

Nature du changement

Bilan, suite. Comme le disent les Chinois, l’humanité passe du Yin au Yang et inversement. Le Yang de la globalisation fut furieusement individualiste, comme tout Yang, et peut-être plus curieusement, ce fut une évasion dans le monde des idées : la planète a été dominée par une « élite » intellectuelle apatride qui a créé un récit à son image. Et maintenant, retour de balancier ? On en revient à une ère « gaulliste », où chaque nation redécouvre ses particularités ? Comme toute phase Yin, la nôtre sera une redécouverte des vertus du collectif ?

J’ai longtemps pensé que la globalisation était une absurdité. Mais, peut-être qu’elle a été mère de quelques innovations importantes, et que l’humanité a besoin de raser l’ancien pour construire du neuf. En tous cas, elle a disséminé le savoir occidental à toute la planète.

Reconstruction post globalisation

Arrive le temps des bilans. Longtemps, ce blog s’est demandé s’il voyait se dessiner un changement. Il ne voyait rien. Eh bien, ce n’est plus le cas. Nous entrons dans la post globalisation, qui a tout d’un après guerre.

La globalisation, dont nous sortons, tablait sur l’uniformisation de l’humanité, façonnée par des surhommes apatrides, vivant dans des « métropoles » et qui inventaient une super intelligence, conquéraient le système solaire, éliminaient la mort… Ce fut une ère de l’individualisme triomphant.

Elle s’achève par une guerre. Les forts écrasent les faibles (donc leurs amis), et leurs armées les envahissent, quand ils en ont le pouvoir. Les principes mêmes de la globalisation, l’innovation indifférenciée et les liens commerciaux sont devenus des champs de bataille.

Après cette évasion dans l’univers des idées, la post globalisation est un retour à la réalité terrestre. Durant la globalisation, on parlait de « destruction créatrice », il est possible que ce soit, effectivement ce qui a eu lieu. Les ressources des nations ont été laissées à l’abandon, car jugées inutiles.

Chaque nation doit, à nouveau, cultiver ses atouts propres. Ce qui n’est pas autarcie, mais retour au principe de l’économie de marché, l’échange de « différences ». Le moyen d’en tirer parti, à nouveau, est l’initiative collective. Si l’on y parvient, tous les espoirs sont permis ? Promesse de « glorieuses décennies » ?