La France radicale

Nordmann, Jean-Thomas, La France radicale, Gallimard, 1977.

Pendant très longtemps le parti radical a dirigé et s’est identifié à la France. Quelques-uns des thèmes qui marquaient sa pensée :
  • Individu. Le radicalisme veut « le libre essor de l’individu », son épanouissement.
  • Peuple. Le radicalisme idéalise le peuple, la « souveraineté populaire ». La manifestation de la volonté du peuple est le suffrage universel.
  • Nation. Le radical est amoureux de la nation, émanation du peuple. Chaque nation a un génie propre. Celui de la France est à l’image de sa géographie, diverse et équilibrée, et de sa ruralité constitutive. Il a la caractéristique particulière de « clarifier la pensée des autres nations ».
  • Association. Les hommes choisissent librement de constituer une société. L’association est l’organisation sociale par excellence (pas l’entreprise, qui repose sur un contrat déséquilibré, imposé).
  • Éducation. L’éducation tient une « place centrale » dans le programme radical. Dont un des grands combats sera sa démocratisation. C’est le « premier devoir de l’État ». C’est elle qui doit réaliser « l’épanouissement de l’individu », surtout, « son ascension proportionnée à ses mérites ».
  • Révolution. Le radicalisme est l’héritier de la révolution de 89 et des Lumières.
  • Raison, science et progrès. Le radicalisme se veut « l’extension à la politique de la philosophie rationaliste ». Il pense que la science et la raison montrent à l’homme la voie du progrès de l’humanité. La science est le fondement d’une morale qui n’a plus besoin de la religion.
  • État. Le radicalisme veut le gouvernement du peuple par le peuple. L’État doit faire régner la volonté générale contre l’intérêt privé. Il doit assurer la justice contre le laisser faire, en particulier nationaliser les monopoles (notamment les chemins de fer et les assurances). Mais le radicalisme se méfie des excès de l’autorité. Il se veut un contre-pouvoir, « institutionnaliser la révolte ».
  • Propriété privée. Le radicalisme défend la propriété privée « garante de l’autonomie individuelle ». Mais il la voit comme une étape de l’histoire humaine.
  • Assurance. L’homme doit être assuré contre les aléas de la vie, la nature même de la société est de lui fournir cette assurance.
  • Salariat. Le radical veut supprimer le salariat, résultat d’un contrat déséquilibré, il veut le remplacer par l’association.
  • Impôt progressif. Pour pouvoir financer le système d’assurances dont a besoin l’homme, et l’État, il faut un impôt. Cet impôt doit être progressif pour « corriger les inégalités ».
  • Église. Le parti radical s’est longtemps défini par rapport à son hostilité à l’Église, dont les valeurs sont « diamétralement opposées » aux siennes.
  • Colonialisme. Les radicaux conçoivent le colonialisme comme un messianisme, selon un thème central à leur pensée, celui qui sait doit enseigner à celui qui ne sait pas.
  • Haine. « Parti qui s’oppose à la haine », en particulier, il ne peut comprendre la lutte des classes socialiste. Il pense que les luttes entre partis sont fécondes. Il croit à la « franchise et à la liberté d’expression ».
  • Harmonie, paix et conservatisme. Le radicalisme est un mouvement pacifiste, qui cherche une amélioration continue et progressive, qui ne veut ni guerre ni révolution, et qui craint plus que tout les guerres fratricides.
  • Parti. Le parti radical s’identifie à la démocratie républicaine, et à la nation. C’est à la fois un parti assez lâche et qui « encadre la nation » par ses organisations locales solidement enracinées dans les « intérêts locaux ». 
Commentaires :
Ce qui est étonnant dans cette description c’est à quel point elle colle aux aspirations de la France d’aujourd’hui, et à quel point certaines idées radicales sont révolutionnaires (l’appel à la haine est le point commun de nos partis politiques).
Pourquoi le radicalisme a-t-il disparu ? La raison et le progrès ont fait long feu ? Le positivisme n’a été qu’une illusion ? La nation n’a pas donné ce que l’on en attendait ? Peut-être aussi que le radicalisme a été victime de ses succès : il a gagné tous ses combats, il ne pouvait plus être que conservateur, médiocre ? Ce que dit Camus des radicaux :

Ces hommes, petits dans leurs vertus comme dans leurs vices, graves dans leurs propos, mais légers dans leurs actions, satisfaits d’eux-mêmes mais mécontents des autres, non décidément nous ne voulons pas les revoir.

Les penseurs sont des suiveurs

N.Sarkozy semble penser que l’opinion publique est faite par quelques philosophes ayant une influence pernicieuse sur les masses, crédules par nature.
Le billet précédent est un contre exemple. Ses héros y vivent dans l’instant et illustrent, sans l’avoir lu, Le mythe de Sisyphe de Camus. L’existentialisme n’a pas été une invention d’intellectuel mais une aspiration populaire. Les intellectuels en ont été les scribes.
Compléments :

Tristes Tropiques, Claude Lévi-Strauss

Livre de Claude Lévi-Strauss que j’ai retrouvé après un oubli de 9 ans. Je n’avais pas été convaincu par ses réflexions sur la vie et le monde, qui ne me semblaient pas étayées. Ses tentatives de prospective me paraissaient malheureuses. Des idées qui lui avaient traversé la tête ? Je n’ai pas changé d’avis.

C’est un grand et agréable écrivain, lorsqu’il compte ses aventures. Ce n’est pas un ethnologue mais un homme dont la vie est réflexion, et qui utilise la vie pour stimuler cette réflexion. Tocqueville était parti en Amérique pour analyser sa démocratie afin de comprendre l’avenir de la France, de même Claude Lévi-Strauss part à la recherche du rêve de Rousseau, qu’il admire immensément. Il cherche un idéal humain, présent en partie chez tous les peuples, particulièrement chez les peuplades néolithiques, et fort peu chez nous. Un « âge d’or » qu’il ne tient qu’à nous d’approcher.
L’écriture, l’effacement du mythe au profit de la raison (autrement dit la victoire des Lumières) nous auraient éloignés de cet âge d’or, pas loin duquel serait arrivé le Bouddhisme, « religion du non savoir ».
Les religions suivantes, Christianisme et Islam seraient allées de mal en pis. Particulièrement l’Islam, « où toutes les difficultés sont justiciables d’une logique artificieuse », qui aurait dressé un mur entre Orient et Occident empêchant une jonction, salutaire pour le second, entre Bouddhisme et Christianisme. 
Vision crépusculaire de l’histoire humaine, et particulièrement de notre civilisation, machine infernale à produire de l’entropie, du désordre (qu’il appelle « inertie »), et entre-temps à passer avec obstination à côté de ce qui fait le beau de la vie.
La seule activité digne de l’humanité, si je le comprends bien, consiste « à saisir l’essence de ce qu’elle fut et continue d’être, en deçà de la pensée et au-delà de la société ». Inspiration proche de celle des intellectuels de l’époque, gens de néant et d’absurde, Heidegger, Sartre ou Camus ? (La philosophie n’est pas un acte individuel mais une mode collective ?)
Et le structuralisme là dedans ? Une démonstration qui m’a laissé perplexe. Une tentative d’interprétation de l’art de la décoration d’un groupe d’indiens en fonction des règles organisant sa vie. Le fait qu’une fois peints ils ressemblent à des « cartes à jouer » semble avoir été l’intuition qui lui a permis sa découverte. Tout cela me semble fort peu scientifique car bien peu « falsifiable », comme disent les Anglo-saxons. Sans compter que je doute de la représentativité des « sauvages » qu’il a étudiés, et qui ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes.
Mais pourquoi donc s’est-il engagé dans ces théories compliquées et ne s’est-il pas contenté, lui qui semblait béni des Dieux, de profiter de la vie, sans explication ? N’était-ce pas le plus sûr moyen d’atteindre son idéal ?

Albert Camus

J’ai lu quelques livres de Camus, il y a vraiment très longtemps. Je n’en ai pas gardé grand-chose sinon le sentiment d’une sorte de bercement de l’esprit agréable. Caligula, découverte plus récente, injonction d’un ami, m’a semblé prétentieux, sans grand intérêt. Pas d’autre souvenir.

De ce que j’entends ou lit, au hasard et sans désir d’approfondissement, sort plus que le portrait de Camus, l’image de sa confrontation avec Sartre et Beauvoir, et l’intelligentsia parisienne.

D’un côté un homme du peuple qui n’a jamais renié ses attaches, de l’autre l’inquisition de la bien pensance intellectuelle bourgeoise qui sait ce qui est bien et mal et condamne sans appel.

700

100 billets de plus, qu’ai-je à déclarer de nouveau ?

Ce blog est un changement que ma vie n’a toujours pas absorbé.
Il est difficile d’écrire régulièrement des billets, parce qu’ils correspondent à un état créatif qui n’est pas naturel. Je dois me mettre en état d’écrire. Petit à petit les paradoxes de mon environnement m’assaillent, je m’indigne… De là viennent des idées qui se nourrissent les unes des autres. Ce blog illustrerait-il à la fois ce que je n’ai jamais su faire (passer d’un sujet à un autre, de l’action à la réflexion), et ce qui est ma vie ?
Je la définis par trois animaux : le dauphin, qui passe de l’air à l’eau (ce qui m’est désagréable), fonctionnement sain de mon existence ? ; l’autruche, le refus de voir ce qui devrait me forcer à réfléchir ; l’albatros, ne plus avoir qu’un sujet d’intérêt (enseigner à plein temps, diriger une entreprise ou être un consultant ordinaire), idéal utopique, bonheur végétatif qui me tente parfois avec la séduction de l’Alzheimer précoce.
Je semble régulièrement passer par ces trois états : une confiance aveugle en celui qui est en face de moi, une envie paresseuse de croire aux « valeurs officielles » du monde qui m’entoure ; puis un doute désagréable et obligation d’allumer mon intellect ; effort qui débouche sur une conclusion diamétralement opposée à mon point de vue de départ ; ce qui conduit à une transformation de la situation initiale. La pression baisse, cela devient insupportable?, je pars.
J’illustre le mythe de Sisyphe vu par Camus : je suis toujours le même cycle ; mais je dois éprouver du plaisir à le parcourir.
Compléments :
  • Sur les valeurs officielles : Nouvelle économie.
  • C’est probablement parce que j’ai autant de mal à penser, que toute ma carrière a consisté à construire autour de moi des mécanismes qui permettent aux organisations de devenir efficaces. C’est-à-dire de résoudre leurs problèmes sans mon aide, de m’éviter d’avoir à réfléchir. La substance de mes livres : construire « l’ordinateur social » qui permettra à l’organisation de trouver « l’effet de levier » qui la transformera. Comme Adam Smith et Marx, j’espère que mon idéologie fondatrice est approuvée par la science…

Heidegger pour les nuls

Je rencontre Heidegger, par hasard, au cours de mon exploration de la pensée d’Europe centrale. J’ai trouvé un livre remarquable sur lui (Martin Heidegger, par George Steiner, The University of Chicago Press, 1987). Ce qui ne corrige pas mon inculture philosophique. Elle s’exprime dans la suite. Qu’ai-je retenu ?


Qu’Heidegger semble avoir eu une énorme influence sur ses contemporains. Les œuvres de Sartre et Camus sont-elles autre chose qu’illustration ? (infidèle, selon Heidegger.) Ensuite qu’il s’en est pris à la pensée occidentale, celle de Socrate et de ses successeurs. Effectivement, nos idées paraissent avoir étonnamment peu évolué. Nous sommes sur des rails.

Question : qu’est-ce qu’être ? Pourquoi pas le néant ? Notre pensée a fait fausse route depuis deux millénaires et demi. Nous avons cherché la réponse (ou avons-nous évité une confrontation inquiétante ?) dans la raison, dans l’abstraction. Ce qui nous a amené à la science, à la technologie, à un monde artificiel, qui détruit le monde réel, et nous avec. Au contraire, la réponse, ou ses éléments, est en nous. En fait, vivre c’est chercher cette réponse, la construire. Réponse que l’on n’obtiendra jamais. La recherche est la réponse. De ce fait philosopher équivaut à vivre. On procède en spirale, en partant d’une première approximation, scientifique (probablement parce qu’on n’a pas mieux, initialement), puis en progressant par étapes : les aléas de la vie, si l’on sait leur être attentif, et exploiter les interrogations auxquelles ils nous soumettent, permettent de se rapprocher de plus en plus de l’essentiel. Moment important : la confrontation avec le néant, qui montre la vacuité de l’existence artificielle, et, du coup, laisse entrapercevoir la réelle nature de l’être.
Heidegger pensait que les Grecs présocratiques avaient été au plus proche de cette vérité. Que leur langue était le langage de l’être. Il a essayé de recréer un Allemand qui reproduirait cette langue originelle (d’où une œuvre difficile). Il croyait aussi que le seul langage capable d’exprimer l’être était la poésie.
Peut-être parce que le nazisme était une tentative de revenir aux origines du monde, une confrontation avec le néant, Heidegger y aurait cru, au moins un moment. Il n’a jamais renié cet engagement.
Pourtant, il ne me semble pas évident que la pensée nazie, pour le peu que j’en sais, soit en accord avec la pensée d’Heidegger, pour le peu que j’en ai compris. Le nazisme n’est-il pas une négation de l’individu ? La philosophie d’Heidegger n’est-elle pas le paroxysme de l’individualisme ? Ne parle-t-il pas, d’ailleurs, de l’aliénation de l’homme dans le groupe ? À moins qu’il y ait un point de rencontre ? La recherche d’un « être » universel, commun à tous. Peut-être voyait-il dans le nazisme une sorte d’opportunité scientifique qui pouvait amener le monde là où il devait aller ? (De même que, pour Adam Smith, la recherche de l’intérêt individuel conduit au bien universel.)
Tout cela me semble compliqué. Mais aussi à George Steiner, qui note qu’il n’est pas certain qu’Heidegger se soit réellement évadé de la pensée dominante. Que ses idées ont une traduction immédiate à la fois en termes de philosophie socratique et de pensée chrétienne. Heidegger disait être trahi par un langage qu’il n’avait pas pu épurer suffisamment des connotations de la pensée traditionnelle. Je me demande aussi s’il est bien raisonnable de démontrer par la raison que la raison est inefficace, qu’il faut la dépasser…
Finalement, que cherchais-je dans ce livre ? La description d’une culture d’un groupe d’hommes qui aurait eu des descendants modernes. Des idées qui expliqueraient des comportements actuels.
Beaucoup d’intellectuels se sont reconnus dans cette pensée. L’absurde a eu un gros succès dans la littérature d’après guerre. Mais n’était-ce pas parce que la guerre avait été le comble de l’absurdité ? La mise en cause dévastatrice de notre vision idyllique du progrès, fruit de la raison ? Une sorte de gigantesque gueule de bois ?
Quant aux Allemands, confrontés quelques années au néant, y ont-ils vu grand-chose d’intéressant ? Ou le néant ? La guerre n’a-t-elle pas démontré que si le chemin que nous suivions était dangereux, ou contre nature, nous étions incapables d’en trouver un autre ? Les idées d’Heidegger ne conduisent-elles pas, comme le Bouddhisme, à un rôle effacé de leurs disciples dans l’histoire ? Les gens qui agissent pensent peut-être mal, mais ce sont les seuls qui m’intéressent.
Compléments :

L’homme qui aimait les femmes

Hier je suis allé voir L’homme qui aimait les femmes. Il m’a réconcilié avec Truffaut. (Je trouvais exagérée l’admiration qu’on lui portait de son vivant.) J’y pensais vaguement lorsque m’est venue l’idée que je faisais une infidélité à ce blog. Que dire de ce film ?

Pourquoi ne l’ai-je pas compris tout de suite ? Ce film est une illustration de mon dernier livre (transformer les organisations). L’individu a beaucoup de mal à changer, c’est pour cela qu’il a inventé la société :

Le film est l’histoire d’un homme pour qui certaines femmes comptent plus que sa vie. Pas toutes les femmes, quelques-unes. Mais quand même un grand nombre. Et il est tellement désespéré et touchant qu’aucune ne lui résiste, et ne lui en veut vraiment quand il découvre une nouvelle femme (quasiment tous les jours). D’ailleurs il les porte toutes dans son cœur.

Comme la sienne notre vie n’est-elle pas une répétition des mêmes comportements ? Sisyphe de Camus. Woody Allen refait le même film, dans des décors différents (il copie un genre et y place un personnage qui lui ressemble), idem pour Clint Eastwood (homme indigne aux nobles valeurs)… et pour Napoléon, qui chaque année repart en campagne, à la poursuite de la gloire d’Alexandre ; le pays qu’il sert lui étant indifférent.

Voilà ce qui explique l’échec répété du changement dans l’entreprise. On croit que changer une organisation, c’est changer les hommes, or ils ne peuvent évoluer. Ou très lentement.

Heureusement, nous sommes aussi programmés pour suivre des lois, généralement inconscientes (la politesse). Il suffit de les réorganiser pour que notre comportement change, sans que nous le sentions.

Bien sûr, on ne peut pas les modifier n’importe comment. Elles dépendent toutes les unes des autres, et elles n’ont pas d’existence palpable. Mais si, de ce fait, elles présentent une formidable résistance au changement irréfléchi, il se trouve aussi, quelque part, un petit mécanisme qui permet de retourner la société comme une crêpe.

Compléments :

  • Sur le mécanisme en question : Toyota ou l’anti-risque.
  • Ma vision de Napoléon vient du second tome des Mémoires d’outre tombe.