Blocage américain

Henry Paulson, ministre des finances américain et ancien dirigeant de Goldman Sachs, conduit le changement. Un plan de sauvetage du système bancaire. Il fait face à des difficultés.

Il veut retirer aux institutions financières leurs actifs les plus dangereux. Ils sont dangereux parce qu’on ne sait pas ce qu’ils valent. Je soupçonne qu’il pense que c’est ce qui fait peur au marché. Surtout cela peut amener les banques à la frilosité. Devant couvrir un risque inconnu, elles garderont leur argent plutôt que de le prêter. D’où faillites en série des entreprises les plus fragiles, rétrécissement du marché…

Un « consensus » d’économistes critique ces mesures. Ils sembleraient craindre une crise de liquidité. Mauvais esprit ? Je me demande s’ils ne craignent pas surtout une menace pour un système qu’ils croient parfait ne serait-ce les malversations de quelques-uns (qui leur ressemblent comme des frères, pourtant).

Les démocrates semblaient estimer la mesure injuste : elle va grever le budget américain, qui n’était pas brillant. S’ils gagnent les élections, plus de moyen de faire une politique sociale, rigueur financière nécessaire, mécontentement du pays et risque consécutif de victoire républicaine à mi-mandat.

Mais c’est une coalition de Républicains qui a fait capoter l’affaire. Au grand désespoir du Président Bush. Est-elle le porte-parole d’une Amérique d’en bas qui trouve injuste de gaspiller son agent pour sauver quelques escrocs ? Une Amérique d’en bas qui a la sollicitude de John McCain? Il n’a, bien sûr, rien à voir avec ce mouvement.

Le changement révèle les idéologies des uns et des autres, ce à quoi ils croient le plus, leurs ambitions. Le risque ? C’est qu’ils n’en démordent pas. C’est la surdité. C’est que l’individu fasse passer son intérêt avant celui du groupe. C’est le dilemme du prisonnier de la théorie des jeux. C’est ce qui est arrivé à la France de l’avant guerre de 40. Voilà pourquoi un changement ne peut pas passer en force.

Comment se tirer d’affaires ? « Ordinateur social ». C’est un mode de négociation, qui n’est pas une négociation, parce qu’on ne cherche pas un compromis, mais l’unanimité, et ce rapidement. Pourquoi ? Parce que si chaque parti est honnête, ses raisons représentent une part de la vérité. Elle doit figurer nécessairement dans la solution aux difficultés du moment. Et s’il y a des malhonnêtes ? Leur argumentation ne tiendra pas. Ils seront alors sous la pression de la réprobation publique, qui est insoutenable. Ce qui fait l’ordinaire de la résistance au changement, le « lien social », est ici la meilleure arme du changement.

Il y a dans les forces qui sous-tendent la société, des mécanismes qui permettent le changement. Conduire le changement, c’est apprendre à les utiliser. Je pense que la démocratie américaine l’a compris depuis longtemps.

Compléments :

La finance mondiale mord la poussière

Effondrement de banques américaines. Des géants à la taille presque inconcevable disparaissent du jour au lendemain. La part des profits des entreprises américaines réalisée par les institutions financières est passée de 10 à 40% en un quart de siècle. Ce qui donne une idée de l’ajustement en cours.

Je crois toujours que le risque de crise est lié à « l’aléa moral » (les rats quittent le navire – Crises et risque) et que le moyen de le combattre est la solidarité. L’intervention massive de l’État américain paraît donc intelligente, de même que ce qui semble un effort des banques mondiales de construire un fonds de solidarité.

John McCain, fidèle à sa stratégie populiste, a dénoncé l’appétit du lucre des financiers, qu’il fera payer pour leurs crimes, et son adversaire comme ayant profité de leurs largesses. Que le lucre soit au cœur de la pensée du monde des affaires (favorable à McCain), et que McCain soit immensément riche, n’entrent pas en ligne de compte. Obama semble lui avoir joint l’utile à l’agréable : il soutient George Bush, à contre courant, mais a attiré l’attention du public sur le sort des défavorisés. À tout problème, il y a une solution honorable et efficace. Encore fallait-il la chercher.

Il me semble aussi que « punir les coupables » n’est pas une option (Comment faire payer le banquier ?), pas plus qu’un contrôle policier. Que la crise capitaliste est une conséquence d’une société où le lien entre hommes s’est distendu, laissant l’individu seul face à des problèmes qu’il ne sait pas gérer (Société Générale et contrôle culturel, Combattre la perfidie).

Je serais incohérent avec moi-même si je pensais possible la recréation des communautés de jadis. Le changement doit s’inscrire dans les règles d’une société. Et nos règles sont individualistes. C’est pourquoi Internet et le Web 2.0 sont de bonnes nouvelles. L’ingénieur, l’idéal type de l’individualisme, est en train de la redécouvrir dans ses équations. Il lui sera d’autant plus attaché qu’il pensera l’avoir inventée.

Compléments :

  • Mes statistiques sur les profits des financiers viennent de What next ?, The Economist du 20 – 26 septembre.
  • J’ai entendu les déclarations d’Obama et McCain aux nouvelles de RFI de ce matin.

Amérique: intello contre bouseux

The Economist reprend (indépendamment) mon analyse L’Amérique segmentée. On y apprend que Nixon a eu la géniale idée de monter une partie de l’Amérique contre l’autre pour se faire élire. McCain doit espérer les mêmes miracles. Explication de propos apparememnt stupides (ils désespèrent The Economist) : ils seraient destinés à l’Amérique profonde ?

Il y a même dans cet article un équivalent de mon « peuple le plus bête du monde » :

effectivement beaucoup de libéraux regardent de haut l’Américain au ras des pâquerettes, le considérant comme un imbécile à la bouche pleine de chicots, étrangement beaucoup d’Américains au ras des pâquerettes leur en veulent pour cela.

D’où l’efficacité de Sarah Palin. Elle rend folle l’Amérique intellectuelle. Ce qui pousse la dite Amérique intellectuelle à des critiques qui insultent l’Amérique éternelle.

Quant à Obama. Un livre cité par The Economist conclut qu’il est « juste comme tous ceux de Washington (un politicien comme les autres) ». Le plus conventionnel des démocrates. Son arme ? Les subtilités du droit. Pas les urnes. Il a gagné la candidature démocrate au Sénat en éliminant ses adversaires par des subtilités juridiques. On ne se change pas : il est éditeur de la revue de droit de Harvard, où il a obtenu sa thèse avec la plus haute distinction. Appui à un ancien billet (Homme politique et changement) : un processus de sélection ne sélectionne pas le meilleur, mais celui qui sait en contourner les règles ?

Le seul qui s’en tire dignement est George W. Bush. La critique du Président Bush est la tactique favorite de John McCain. Mais Georges Bush continue à le soutenir de bon cœur et a éviter tout ce qui pourrait l’embarrasser. Et à gouverner le pays en bon gestionnaire (billet suivant).
George Bush, honnête homme victime de ses fréquentations ? (Neocon)

Richard Milhous McCain et Here’s looking at you, kid. Deux articles de The Economist du 20 – 26 septembre.

Grand expectations

PATTERSON, James T., Grand Expectations: The United States, 1945-1974, Oxford University Press, 1996. Gros livre, facile à lire. Histoire des USA durant les vingt années qui ont suivi la seconde guerre mondiale.

L’Américain sort de guerre convaincu que tout est possible si l’on y met les moyens, des moyens énormes, disproportionnés, sans précédents :

  • L’Effet domino est inventé par McNamara pour qualifier la menace que ferait courir au monde le passage à l’est du moindre pays qui n’y est pas encore.
  • La « guerre au terrorisme » de G.Bush est un héritier d’un grand nombre d’autres « guerres » : on pensait ainsi écraser un mal (la pauvreté, le cancer…) par des moyens énormes.

Le grand succès de cette période est un enrichissement matériel considérable. Sur les autres fronts les changements ont été difficiles.

  • Les noirs y ont repris la tactique de la « classe ouvrière » anglaise du début du 19ème siècle : provoquer les forces les plus réactionnaires en leur fief, se faire massacrer, d’où haut le corps national et obtention de quelques droits.
  • Contrairement à la France, le changement aux USA passe par la loi. Partout où elle n’est pas appliquée, il y a procès, les tribunaux la font respecter. La Cour Suprême a été le pivot du changement.
  • Par contre l’argent (subvention) est peu efficace : il semble se disperser avant d’atteindre sa cible (cf. la « guerre à la pauvreté« ).

La guerre froide a marqué ces deux décennies. Les gouvernants américains savaient que l’URSS était préoccupée de la défense de son territoire, non de répandre ses idées. Ils savaient aussi qu’elle n’était pas de taille à se mesurer à leur puissance. Mais pouvait-on le dire? Il s’est ensuivi une névrose qui a probablement entraîné le monde et les USA dans un parcours inutilement chaotique et risqué, et a détourné leurs ressources d’emplois plus utiles.

Quant aux présidents, il semble qu’il leur ait fallu une bonne dose d’abjection et de névrose pour atteindre leur poste. Mais elles n’ont pas nécessairement contaminé leur gestion du pays. Ils arrivaient généralement armés de grands idéaux. Exception : le couple Nixon / Kissinger chez qui la volonté de pouvoir n’avait pas laissé de place à grand chose d’autre. Par ailleurs, ceux qui ont eu le parcours politique le plus facile semblent aussi avoir eu la volonté réformatrice la plus faible : Kennedy (superficiel et vain), Eisenhower (peu sensible aux droits de l’homme).

Commentaires :
  • Le changement de type « guerre à… » est ce que mes livres appellent le « passage en force », il est mis en déroute par la « complexité » des organisations, le fait qu’elles sont des « systèmes » (sur ces sujets, voir par exemple : Saint Simon et la systémique et Théorie de la complexité). Le changement doit s’inscrire dans la culture du groupe auquel on veut l’appliquer.
  • Je ne crois pas la politique du secret une bonne politique : elle ne prive pas d’informations celui à qui elle est destinée, et elle traite en irresponsables les membres de l’entreprise ou du pays. Ils se comportent donc en irresponsables, ce qui n’est bon pour personne.

Références :

  • stratégie de la classe ouvrière anglaise : THOMPSON, E.P., The Making of the English Working Class, Vintage Books USA, 1966.