Réseau en difficulté

Publicité, TikTok casse les prix, disait, en substance, le Financial Times, hier. Ce qui ne fait pas les affaires des autres réseaux sociaux. Un problème de plus, pour eux.

Au temps de la bulle internet, je me souviens que la valeur de celui qui fréquentait (à titre gratuit) ce qui n’était pas encore réseau social était de l’ordre de 6000€. On estimait que l’entreprise concernée était un intermédiaire critique entre l’offre et la demande, avec une connaissance exceptionnelle des besoins du marché.

Cette prédiction n’a pas été vérifiée. Il ne reste aujourd’hui qu’un nombre infime de réseaux sociaux, et beaucoup font des pertes. Pire, il semblerait maintenant que leur situation se dégrade.

Que va-t-il leur arriver ? Y a-t-il quelqu’un pour faire une prévision ?

Amazon licencie

Dans la mythologie américaine, le licenciement de masse occupe une place à part. Le dirigeant digne de ce nom doit le pratiquer sans état d’âme. Immédiatement, dès que les marchés s’inquiètent. Et ce, en particulier, surtout ?, si ça ne sert à rien. C’est un signal fort. Un signal de masculinité.

Amazon licencie en masse.

Je m’intéresse à Amazon, depuis la bulle Internet. Amazon a fourni bien des billets à ce blog. Amazon est un dinosaure. Pendant des décennies, il a défié les lois de l’apesanteur : il a conservé une valorisation de start up. Avec ses résultats financiers, une entreprise normale, vaudrait 10, 20, 50 fois moins. Le génie de Jeff Bezos était de sans cesse trouver des idées, qui faisaient rêver le marché.

Au fond cette irrationalité du « marché » a quelque-chose de sympathique. Les marchés financiers, eux aussi, ont, peut-être bien, un sens inné de l’esthétique. Pour l’oeuvre d’art exceptionnelle, ils dépensent sans compter ?

Parasitisme ?

Un jour tout est devenu gratuit. Cela a coïncidé avec la bulle Internet. Avant, une entreprise devait commencer par gagner de l’argent. Ce n’était plus le cas. Il fallait maintenant acquérir de l’audience, ça finirait évidemment par payer. On s’est habitué à ne plus payer. Et surtout à prendre. Avec un argument que j’ai découvert récemment : si tu me donnes quelque-chose, c’est que tu as à y gagner. 
Ce n’est pas faux. Si je donne, ce n’est pas à toi, c’est à la collectivité, et c’est pour que tu fasses de même. Et ainsi on sera plus fort à deux que séparés. Mais si tu me prends mon investissement, la société ne peut plus marcher.

Le gratuit et la crise

Pour combattre le vieillissement, j’ai décidé de réapprendre du vocabulaire anglais. Je note les mots que je ne connais pas. Je cherche leur signification. J’en ai toujours eu l’envie. Mais utiliser un dictionnaire m’épuisait. Avec Internet, c’est bien plus simple. Voilà un usage que j’avais sous-estimé parce qu’il était gratuit. Et pour lequel j’aurais été prêt à payer.
Ce qui m’amène à une question. Et si notre crise était liée au gratuit ? Que beaucoup de choses soient gratuites dans le monde Internet a mis en faillite les entreprises existantes en les remplaçant par un ersatz de peu de valeur perçue. Beaucoup de destruction qui ont accouché de quelques souris : Google et autre Facebook.
Mais pouvait-on faire autrement ? J’en reviens aux idées de François Bourgeois. L’innovation aurait été utile à l’humanité si elle avait été adoptée par l’économie existante. Mais celle-ci, toute occupée de maximiser la valeur actionnaire (qui se trouve entre les mains des dirigeants et des fonds d’investissement), s’est opposée au changement. Pour s’imposer, les forces de l’innovation ont dû employer les grands moyens. Ceux de la spéculation. Ce fut la bulle Internet, pour commencer. Emmenées par le génial Goldman Sachs, elles nous ont convaincus que tout devait être gratuit. Au fond, comme dans toutes les batailles du Moyen-âge, la piétaille a été la victime d’un affrontement entre frères ennemis. 

La majorité a généralement tort

Un ami me disait il y a quelques temps que l’opinion que j’exprimais sur une question ne reflétait pas celle de la majorité. Je lui ai répondu que je ne cherchais pas l’approbation de la majorité.

En effet, la majorité a généralement tort. C’est même un des « grands théorèmes » de la conduite du changement. L’espèce humaine tend à s’organiser en « systèmes » (au sens systémique du terme). De ce fait, chacun y a un rôle bien défini. Le changement consiste à modifier le système, parce qu’il n’est plus adapté. On passe d’un système à un autre système. Mais, le premier système étant la substance même de notre vie, nous devons le défendre. Ce qui est un tort, si l’adoption du second système est nécessaire à la survie de l’espèce. La majorité est une sorte d’horloge arrêtée. Elle marque l’heure par hasard.

J’ai vécu cette situation lors de la bulle Internet. J’avais lu quelques auteurs (dont un a reçu le prix Nobel, depuis), qui expliquaient que nous vivions un grand moment spéculatif. La démonstration semblait imparable. Mais les gens que je fréquentais n’étaient pas d’accord. Ou, plus exactement, la pression sociale ne leur permettait pas de faire grand chose d’autre que de gonfler la dite bulle. C’est la crise qui a permis un changement de système. Mais les changements ne se font pas toujours ainsi. Le débat démocratique peut aussi les provoquer.

Contre Big data ?

Depuis que je travaille, je suis soumis à un bombardement incessant de modes de management. Mon premier employeur, dont c’était la passion, les consultants, dont c’est le métier, et aussi MBA, Bulle Internet… J’ai fini par être immunisé. Si bien que la dernière mode du Big data rebondit sur mon indifférence depuis pas mal de temps.Mais ai-je raison ?

Au delà du phénomène réseau social, j’ai fini par me demander si Big data n’ambitionne pas de mettre des capteurs partout, en particulier sur nous. Cela ne permettrait-il pas de prévenir plutôt que guérir ? Par exemple éviter une attaque cardiaque ?

Encore faut-il pouvoir interpréter le flux de données. Surtout, ce qui m’inquiète, est que cela ne fait que renforcer une tendance fâcheuse. Les médecins, notamment, ne savent plus rien faire, sinon demander des examens et prescrire suivant une procédure. Plus d’expérience, plus d’apprentissage, plus de responsabilité. Les données et les ordinateurs peuvent-ils remplacer les capacités exceptionnelles de l’homme ? Big data ne serait-il pas, plus généralement, une tentative (folle ?) de liquider l’homme ?  

Super Obama et autres histoires

The Economist constate la victoire d’Obama. Sa stratégie électorale fut à l’image de son intellect, redoutable. Il a visé des « niches », des groupes ayant des intérêts particuliers (par exemple les homosexuels), et se les ait attachés en leur donnant ce qu’ils attendaient. De même, il a convaincu l’opinion des défauts qu’il attribuait à son opposant. The Economist lui conseille maintenant de trouver un accord avec ses adversaires pour rétablir les finances américaines. C’est une autre paire de manche. 
Il ne fait pas bon être pauvre aux USA, dit un autre article. (Raisons culturelles : pauvreté = crime ?)
La Chine change d’équipe de direction. Le pays ne semble pas dirigé par un homme, mais par un groupe, avec de multiples ramifications vers des centres de pouvoir extérieurs. Apparemment, les nouveaux seraient les protégés des anciens, ce qui sous-entendrait un même cap.
Sur le front grec, rien de nouveau. Le pays ne pourra jamais payer ses dettes. Un défaut doit être organisé.
Les Américains pourraient échanger les Palestiniens contre les Iraniens, i.e. pression sur l’Iran contre  négociation Israël / Palestine.
Le pirate somalien n’aurait plus le vent en poupe. La navigation dans ses parages se serait organisée et armée. Et il ne veut pas risquer sa vie.
En ce qui concerne Internet, la presse aurait enfin trouvé une formule efficace : le portail payant. Fin du modèle du contenu gratuit, payé par la publicité, et des illusions de la bulle Internet ? Mais pas fin des bulles. Il y aurait peut-être bien une spéculation sur la dette d’entreprise, rien d’autre ne rapportant quoi que ce soit. Attention à l’éclatement (assureurs…). Facteurs d’éclatement ? Crise ou reprise ! Autre souvenir de bulle, les agences de notation seraient attaquées par la justice. Ellesexpliquent qu’elles n’ont fait qu’exprimer une opinion. On leur répond qu’elles étaient payées pour que cette opinion soit sérieuse.
Pourquoi vote-t-on alors que cela ne nous rapporte rien ? Peut-être parce que le coût du vote est inférieur à ce qu’il en coûterait de s’interroger sur son utilité. (Pour ma part, je soupçonne que l’on est programmé par la société pour voter, de même que l’on pratique moult autres rites sociaux qui ne nous rapportent rien.)
Et si l’altruisme, une caractéristique de l’espèce humaine, venait de notre propension à la guerre, une autre de nos caractéristiques ? Nous y aurions pris l’habitude de nous sacrifier pour le groupe… 

Instagram, Facebook et le mécanisme de la spéculation

C’est amusant comme les événements se répètent.

La bulle Internet a été marquée par une révolution des méthodes de valorisation. À l’époque, on s’était mis à multiplier le nombre d’abonnés à un service, que les gourous appelaient « infomédiaire », par une somme qui pouvait atteindre 40.000F (6000€), si mes souvenirs sont bons. L’infomédiaire était supposé contrôler les achats de ses abonnés, et donc prendre une part des dits achats, comme le fait une grande surface.

Ce raisonnement a été repris pour évaluer Instagram et Facebook. Leur utilisateur vaut entre 20 et 50$. (Facestagram’s photo opportunity) La raison en est la même : avec toute l’information que ces sites récoltent, il se peut qu’un jour ils sachent s’en servir pour aider les entreprises à améliorer leur marketing.

Ridicule ? Pas du tout. Ceci représente une forme de rationalité. Le spéculateur a établi une règle à durée déterminée entre spéculateurs. Il sait que tant qu’elle tiendra il s’enrichira. Mais qu’il ne faudra pas être le dernier à porter la patate chaude. Le monde de la finance est follement excitant. 

Ce qu'Internet n'a pas changé

Hervé Kabla publie un feuilleton sur Ce qu’Internet a changé. Pour le provoquer, je vais développer une thèse différente. Rien n’a changé. Internet a été une innovation comme les autres…

  • Les phases d’innovation produisent un renouvellement rapide des entreprises dominantes, jusqu’à l’atteinte d’un équilibre caractérisé par des normes partagées. Cela n’a pas raté cette fois-ci. Les leaders solidement installés ont été malmenés (IBM, HP) ou éliminés (DEC, Kodak), les nouvelles apparitions ne sont souvent que des feux de paille (Compaq), ou vieillissent vite (Microsoft, Intel, Dell). Ce n’est pas fini. Rien ne va plus.
  • Parce qu’elles font disparaître les repères sur lesquels s’accroche la raison, les phases d’innovation sont systématiquement exploitées par la spéculation. Le phénomène (Bulle Internet) a probablement été d’autant plus remarquable que l’innovation s’est combinée à une sorte de millénarisme (la nouvelle économie). Le monde anglo-saxon et Nicolas Sarkozy ont cru que leur heure était venue. Non seulement l’ennemi soviétique était à terre, mais Internet éliminait les « coûts de transaction » qui justifient l’existence de l’entreprise. Il n’y aurait jamais plus de « big brother », l’individu pourrait vivre éternellement heureux, dans la main invisible du marché mondial. « Et Dieu créa l’Internet » a écrit un polytechnicien en lutte contre l’oppression de ceux de ses camarades qui dirigeaient les entreprises d’État.
  • Peut-être, le coup de génie de cette spéculation a été la fiction de la gratuité. C’est un thème ancien dans le folklore américain, puisque, déjà, les pionniers de la presse pensaient que l’avenir était au gratuit, financé par la publicité. Cette fiction a coulé l’industrie du contenu (cf. la musique), appauvri le consommateur (suréquipé), et enrichi les fournisseurs de contenant. Deux solutions ont été trouvées aux maux des créateurs de contenu : celle des gouvernements, qui veulent punir les consommateurs ; et celle d’Apple, qui a encapsulé le contenu dans le contenant.
  • Enfin, l’innovation, si elle ne fait pas l’objet d’une « mise en œuvre du changement » appropriée, nuit gravement à la santé de l’individu et de l’entreprise. En effet, elle tend à emprunter la pente de moindre résistance, c’est-à-dire leurs faiblesses, de même que l’agroalimentaire nous transforme en obèses en exploitant notre goût pour le sucre et les matières grasses. Or, notre grand moment de libéralisme était incompatible avec la moindre intervention. Internet semble effectivement avoir obéi au paradoxe de Solow : il n’a probablement pas été un facteur de productivité pour l’économie dans son ensemble. Au minimum, il se caractériserait par un grand bruit. Quant à l’individu, plusieurs études laissent penser que son cerveau aurait été recâblé par l’usage des « nouvelles technologies » pour le rapprocher de l’état de légume, qui sied au consommateur idéal. Mais il est probablement trop tôt pour se prononcer sur cette question.
Compléments :

Pauvre Jobs

Steve Jobs disparaît. Triste nouvelle.

Je garde de mon début de carrière, dans le logiciel, le souvenir d’une course à la prise de marché et à la promotion personnelle qui ne laissait pas le temps d’apprendre, et encore moins de faire correctement, son métier. Bill Gates est l’image même de cette escroquerie intellectuelle.
Puis il y a eu la bulle Internet, un moment où les beaux discours vides récoltaient des milliards.
Et alors vinrent les Google et autres Facebook, qui ont exploité leur position de goulot d’étranglement pour rançonner la planète.
Et surtout, il y a eu les oligarques. Tous ces gens, gonflés d’eux-mêmes, parvenus à la tête des entreprises sans en connaître quoi que ce soit, et qui ont criblé la société de dettes et de bonus. Une de leurs innovations décisives aura été de découvrir qu’il y avait des masses d’individus oubliés des droits de l’homme. Non seulement on n’avait pas à les payer, mais surtout ils n’avaient pas besoin de nos coûteux dispositifs d’hygiène et de sécurité, d’assurance sociale… Dès lors bien faire son métier n’était plus nécessaire, il fallait au contraire détricoter le savoir faire technique de l’entreprise et réinventer la procédure taylorienne qui permette d’exploiter ce peuple de miséreux.
Steve Jobs fut un bel innovateur qui a créé une belle société, qui a fait de beaux produits, et qui respectait ses clients. J’espère qu’il sera un modèle pour notre avenir. En attendant, il va falloir faire avec un désert. 
Compléments :
  • Ce blog s’est longtemps demandé si Apple survivrait à Steve Jobs. iPhone 4S (et non 5) = réponse ?