Nous sommes tous des hypocrites !

Chaque civilisation enfante ce qui lui manque. L’Inde brûlante et brutale a sécrété la non-violence ; l’Occident égoïste et rapace, la religion du Dieu d’amour ; la Chine, passionnée et émotive, la recherche de l’harmonie. (Cyrille Javary, Le Discours de la Tortue, Albin Michel, 2003.)

En travaillant sur le rôle de la culture française dans le changement, pour mon dernier livre, j’en étais arrivé à une conclusion bizarrement similaire : finalement, ce que la société française était le moins était d’être libre, fraternelle et égale. Ses problèmes étaient là. Il existe une étude de James March sur les sciences du management qui montre qu’elles sont tout sauf des sciences. Mark Blaug dit la même chose de l’économie.

Une théorie d’Edgar Schein explique ces paradoxes. La société peut s’observer suivant trois angles :

  1. Ce qu’elle fait. Plus exactement ce qu’elle fait si l’on en extrait les petites perturbations, les aléas. On y voit alors que les membres de la société suivent des rites (métro, boulot, dodo…). Ce sont les artefacts.
  2. Ils s’expliquent par le fait que ces membres obéissent à des règles inconscientes : les hypothèses fondamentales (par exemple, « si problème alors réunion », ou « l’homme digne de ce nom doit conduire à tombeau ouvert »). En quelque sorte ces hypothèses sont une idéologie : ce sont des règles qui ont été absorbées parce qu’elles ont toujours rendu de bons services. Mais on n’a aucune preuve qu’elles sont universelles, « scientifiques ».
  3. Enfin arrivent les valeurs officielles. Ce que la société nous dit être bien. C’est le « politiquement correct ». Ce peut être des hypothèses fondamentales en cours de test. Mais si elles guident nos paroles, elles imprègnent rarement nos comportements. Nous ne savons pas comment les mettre en œuvre. Ce sont le très admiré code d’éthique d’Enron ou la bien pensance des Bobos. Nous n’aimons probablement pas ce que nous sommes et nous créons un idéal à l’opposé exact de nos défauts. Beaucoup de prêcheurs très bruyants sont des pervers. Mais, sur plusieurs générations, il arrive que nos actes suivent nos paroles. Un jour l’économie sera peut-être une science.

Compléments :

L’économie n’est pas une science

Il y a 3 ans, le Groupe des 17 de l’Insead discutait de la difficile relation entre la France et l’entreprise. Un professeur de l’Insead avait commencé son intervention en nous disant qu’il était un économiste. Ce qui signifiait, je crois, qu’il détenait la vérité. Ses conseils : « Les grands gagnants sont européens », Irlande, Luxembourg, Angleterre et Finlande ; pour rénover la France, « il faut regarder en Europe ». D’ailleurs, l’égalité de chances (modèle américain) était préférable à l’égalité de conditions (modèle français). Mais l’économie est-elle une science ? Qu’est-ce qu’une science ?
  1. Mark Blaug se pose la question. Il penche pour la théorie de Karl Popper : on ne sait jamais si ce que dit la science est vrai, mais, quand c’est faux, on peut le prouver. Elle est « falsifiable ». Ainsi, si une masse courbe la lumière, il suffit d’avoir une planète et un rayon de lumière pour comparer ce que prévoit Einstein et ce que fait la nature. Si ça ne correspond pas, la théorie est invalide.
  2. Malinowski reprend les théories de Freud et montre qu’il y a plus simple pour expliquer ce qu’il a observé : le conflit entre culture et instinct. Et il reproche à la psychanalyse de s’être enfermée dans un petit monde clos. Pourquoi ne s’est-elle pas intéressée à l’ethnologie ? La première étape de la démarche scientifique est de rassembler les connaissances humaines et d’essayer de les mettre en cohérence.
Le professeur propose une autre définition de la science : sanctification des valeurs d’une communauté. La science économique telle qu’il la pratique, c’est le monde des commerçants. Elle modélise la vie comme s’il s’agissait de l’échange de marchandises. C’est pour cela que l’homme y maximise son intérêt à court terme : c’est ce que fait un marchand dans une foire.
Compléments :
  • L’économie jugée par mes deux critères: il y a toujours un moyen de montrer qu’une prévision économique est juste ; l’économie n’aime pas les autres sciences : par exemple, elle a rejeté la sociologie (Utilitarisme).
  • BLAUG, Mark, The Methodology of Economics: Or How Economists Explain, Cambridge University Press, 1992.
  • MALINOWSKI, Bronislaw, Sex and Repression in Savage Society, Routledge, 2001. Malinowski a étudié une société qui considère que l’enfant n’est pas le résultat des rapports sexuels, et où il appartient à la famille de son oncle maternel, son père étant une sorte de grand frère. Les complexes n’y sont plus ceux de Freud.
  • L’idéologie est respectable : GEERTZ, Clifford, The Interpretation of Cultures, Basic Books, 2000.
  • Applictaion des idées du marchand : Consensus de Washington.

Neocon

L’« idéologie » (acception honorable du terme : idée directrice non démontrée, mais qui semble importante) américaine est décisive dans le changement que vit la planète. Et le néoconservateur a des choses à dire sur cette idéologie. D’ailleurs c’est lui qui a influencé la politique de George W. Bush. Une étude du neocon :

  • L’article que Wikipedia lui a consacré explique qu’il était, à l’origine, un intellectuel de gauche. Influence majeure : Leo Strauss (Droit naturel et histoire). Idée fondamentale : guerre au « relativisme ». Lutte contre la décadence de l’Amérique. Ce que l’on appellerait probablement en France la « bien pensance ». Le relativisme veut que toutes les valeurs soient respectables (celles des musulmans, des chrétiens, des athées…). Il n’y a ni bien ni mal, comment trouver une voie dans ces conditions ? Le neocon pense qu’il y a des valeurs fondamentales, un « droit naturel ». Quelles sont ces valeurs ? Il est possible qu’elles varient d’un neocon à l’autre. Approximativement, ce sont celles de l’Amérique, une démocratie libérale. Le neocon trouve donc justifié de rayer de la carte, à titre préventif, « l’axe du mal » qui rejette ces valeurs.
  • Limiter le neocon à l’action de George W. Bush est peut-être erroné. Les réformes des pays en développement (Russie, Amérique latine, Asie du sud est – voir Consensus de Washington ) menées par la communauté internationale dans les années 90 rappellent ses idées. On a voulu y installer des marchés libres (parfois après destruction des institutions existantes – Changement en Russie). Ce qui ne correspondait ni aux enseignements de l’histoire (les nations capitalistes ont connu de longues phases protectionnistes), ni à une vérité scientifique (aucune des prédictions de l’économie n’ayant jamais été prouvée), mais à l’idéal américain (l’idéologie du boutiquier).
  • Cependant, les valeurs du néoconservateur ne seraient pas matérialistes. Allan Bloom, théoricien neocon, parle de « quête philosophique pour la vérité, ou la recherche civilisée de l’honneur et de la gloire ». Contradiction ? Pas forcément : les anglo-saxons ne se voient pas comme matérialistes. La fortune est la récompense du bien (Management fad).
  • Une dernière caractéristique du néoconservateur est de penser que le peuple est idiot. Et qu’il faut le bercer de pieux mensonges pour le maintenir dans le droit chemin, et faire son bonheur.

En résumé, le neocon est un surhomme, qui sait que ce qu’il croit (les valeurs de la société dont il est issu) est une vérité absolue.

Compléments :

  • Sur les difficultés de l’économie à devenir une science : BLAUG, Mark, The Methodology of Economics: Or How Economists Explain, Cambridge University Press, 1992.