Le jeu trouble de la BCE ?

Discussion entre économistes sur un réseau social de l’Insead :

La BCE semble vouloir affaiblir certaines économies afin qu’elles soient forcées à des réformes de structure. La BCE pourrait faire tellement plus pour elles (alors qu’elle prétend qu’elle ne peut rien).

Au même moment, le déficit des USA, qui ont évité la rigueur, se réduit, comme par miracle.
Cela me fait me poser plusieurs questions. La BCE, non démocratiquement élue, imposerait-elle des mesures idéologiques et inefficaces à l’Europe ? Mais aussi, pourquoi a-t-on accordé deux ans de plus à la France pour réduire ses déficits ? Notre gouvernement serait-il agissant, en dépit de ce que nous pensons de lui ? Si c’est le cas, a-t-il raison de faire passer notre intérêt avant celui de la collectivité européenne ? 

France : pourquoi cette austérité ?

Mon titre est la question que se pose Paul Krugman. Il constate que notre pays emprunte à des taux extrêmement bas. La raison en est que les marchés financiers estiment que la BCE ne lâchera jamais la France.

Dans ces conditions, la politique du gouvernement manque de fondements.

Europe : le temps de la dislocation ?

Un article, qui était ce matin dans la Tribune, mais n’y est plus, parlait de coup d’Etat en Espagne. Certains militaires ne seraient pas heureux du séparatisme catalan. Mais ce n’était pas le plus intéressant. Ce que l’article rappelle surtout est que la crise a révélé, comme en Italie (cf. billet suivant), à quel point l’Espagne est fragile, voire pourrie.

Le taux de chômage dans le pays est autour de 26%, avec un taux de chômage des jeunes qui est à près de 60% selon les derniers chiffres. L’actuel gouvernement est aux prises avec un scandale massif de corruption qui semble toucher tous les niveaux de décision au sein du Partido Popular et, enfin, le 23 janvier dernier, l’Assemblée de Catalogne a déclaré solennellement que la région est une « entité légale et politique souveraine ». En d’autres termes, la Catalogne est prête à faire sécession. Bref, l’Espagne est au bord du précipice même si on l’oublie trop souvent.

Et il faut ajouter que le roi, qui a évité le précédent coup d’Etat, serait discrédité.

La situation est d’autant plus étrange que le pays a perdu une grande part de sa souveraineté, maintenant entre les mains de l’Allemagne et de la BCE, bien loin des événements.

Les pays européens vont-ils se disloquer ? L’euro fut-il une invention d’apprentis sorciers ?

Paralysie politique et sauveteur capitaliste

Cette semaine The Economist dissèque les problèmes de la planète.

Romney a défait Obama en débat. Mais quoi qu’il arrive, la situation des USA est critique, voire désespérée. Son pouvoir politique est paralysé. Or, s’il ne se reprend pas, des mesures automatiques vont se mettre en route, qui vont avoir un impact destructeur sur l’économie. A quoi s’ajoute l’arrivée d’une énorme vague de retraités.
Quant à la France, ses maux sont l’incapacité de ses gouvernements à équilibrer les comptes de la nation, et le manque de compétitivité de l’économie due à des charges salariales excessives. Sa rigueur serait trop molle (elle fait une hypothèse de croissance irréaliste). Et il serait mieux d’utiliser la TVA que l’impôt.
La Bundesbank est en guerre contre la BCE. Mais parce qu’elle pense que c’est aux politiques de prendre leurs responsabilités et de construire une Europe saine, politique et fiscale, qui n’ait plus besoin des expédients à court terme de la BCE.
M. Rajoy paraît toujours aussi dangereusement maladroit, les Espagnols partent en Amérique latine, et l’Angleterre s’engage dans une politique aventureuse vis-à-vis de Bruxelles : elle ne veut obéir qu’aux lois qui sont dans son intérêt.
En Géorgie le pouvoir en place a été battu par un milliardaire excentrique à la tête d’une coalition hétéroclite. C’était inattendu. Mais, en Géorgie aussi, quelques-uns se sont beaucoup enrichis et les autres beaucoup appauvris. Ce qui, partout, est explosif.
Le modèle asiatique doit se transformer. L’avantage des bas salaires ne fonctionne plus, et les pays développés, en crise, n’achètent plus de produits manufacturés, Chine et Inde faiblissent. L’avenir serait à une économie de « services modernes à haute valeur » tirée par la demande interne. Vu d’où partent ces pays (une masse de pauvres, un système éducatif réduit à peu de choses, des infrastructures faméliques), le changement s’annonce complexe…
Le problème de la Chine semble ses entreprises d’Etat. Elles seraient inefficaces et obéiraient plus aux intérêts des oligarques corrompus qui les contrôlent qu’à ceux du pays. Vont-elles plomber son avenir ? En outre, la Chine commence à inquiéter ses partenaires. Elle construit des routes mais ne les aide pas à bâtir un système bancaire ou à gouverner. Surtout, elle ne comprendrait rien aux cultures et sensibilités étrangères. Plouc power ? (Slob’s power ?)
Globalement, la situation est mauvaise pour les affaires. Trop d’incertitudes. En Europe et aux USA, c’est la faute des politiques, incapables d’agir.
Quant à l’économie, elle n’obéit plus aux textes de cours. « ça pourrait expliquer pourquoi les gouvernements se concentrent sur d’autres priorités que faire plaisir aux marchés, par exemple stabiliser le secteur financier et réduire le chômage. »
La mode chez les fabricants de voitures est l’alliance avec ses concurrents. Ce qui ne choque pas l’orthodoxie libérale de The Economist. Ce qui me choque, par contre, est que Mercedes travaille avec Renault. Mercedes filerait-il un mauvais coton ?
La liberté d’expression est entre les mains des entreprises du web. Ne faudrait-il pas que le législateur s’en mêle ? à ce sujet, n’est-il pas curieux que personne ne s’offusque de la censure des « contenus pour adulte » d’Internet ? Et si la liberté de parole n’était pas un droit absolu ? Et si, comme toutes les autres libertés, elle devait se plier aux règles sociales ?
Finalement, le grand capitalisme va-t-il sauver le monde ?Richard Branson constitue des commandos d’hommes politiques vénérables ou de grands patrons afin de faire basculer du bon côté, celui du développement durable, les sujets, majeurs, qui sont mûrs pour le changement. (« une comptabilité correcte des impacts environnementaux, la fin des  résultats trimestriels, et l’élimination progressive des subventions aux énergies fossiles sont probablement proches du haut de la liste »)

France désemparée, Inde libérale, Chine belliqueuse, calotte fondante…

The Economist félicite la France. Finies les fanfaronnades, son gouvernement embrasse la raison économique. Encore faut-il qu’il passe à l’action immédiatement. Mais peut-être avec un peu moins de brutalité qu’au Portugal, qui se révolte contre la rigueur. L’Inde, aussi, se libéralise. Moins de subventions pour le diesel, les investissements étrangers sont autorisés, la grande distribution internationale va rationaliser le marché indien. Des myriades de petits boutiquiers inefficaces vont mordre la poussière. (On ne fait pas d’omelettes sans casser d’œufs ?)

Les banques centrales ont fait ce qu’attendait d’elles le marché, à savoir exprimer clairement leurs intentions. La FED attaque le chômage, et la BCE défend l’euro. Mais le journal n’est pas satisfait des gouvernants européens. Ils se sont embarqués dans la construction d’une Europe utopique, alors qu’ils devraient se préoccuper des besoins immédiats de l’économie. Et ce n’est pas mieux aux USA. On s’insulte entre prétendants à la présidence, ce qui ne présage rien de bon quand au désamorçage de la bombe budgétaire de fin d’année. Et Romney fait gaffe sur gaffe. Mais cela affecte moins l’électorat que la santé de l’économie. (Je m’interroge : ne serait-il pas utile de chercher une explication à ses gaffes : travestit-il la réalité pour faire plaisir à son public du moment ? Est-il idiot, ou incapable de préparer un dossier ? Demain, prendra-t-il des décisions sans comprendre ce qu’il fait ?…)

La Chine et le Japon vont-ils entrer en guerre pour des îlots inhabités ? Parallèle avec l’Allemagne d’avant guerres, puissance montante et revancharde ?

Grand chambardement dans l’industrie du transport. Internet a remplacé la voiture dans la culture occidentale. Ce n’est plus la bagnole qui fait l’homme. Les émergents continueront à s’équiper, certes, mais vont vite suffoquer sous les embouteillages d’un monde hyperurbanisé. Bref, l’avenir serait à la voiture sans chauffeur, au partage, au vélib et au transport en commun.

EADS va-t-il s’unir à BAE ? Cela dépend des gouvernements européens. Pour ma part, je me demande si ce n’est pas un marché de dupes. Et si le patron d’EADS voulait surtout devenir gros ? Et si, pour cela, il absorbait un BAE vacillant et survalorisé ? D’ailleurs, qu’un si gros morceau de l’industrie aéronautique européenne soit entre les mains d’une seule entreprise n’est-il pas dangereux ? Et si elle faisait faillite ?… Ici, comme pour sa politique économique, notre gouvernement semble désemparé. Se fait-il rouler dans la farine ? En est-il réduit à adopter les idées de ceux qui en ont ? Patrons ici, économistes libéraux, là ?

Pour finir, la calotte glacière bat tous les records de fonte estivale. Le climat mondial pourrait en être bouleversé. Mais rien ne s’est encore passé. L’économie va-t-elle profiter du dégel ? Le comportement des éléments est trop incertain pour cela.  

Attention au tsunami grec ?

Comment la Grèce pourrait-elle se maintenir dans la zone euro ? Les Grecs retirent leurs économies de leurs banques, ce qui menace de les mettre en faillite. Bien pire, ce pays ne semble avoir aucun parti politique sérieux.

Sa sortie risque d’être dramatique. En fait, elle est dans une situation sans précédent (y compris l’Argentine), notamment parce qu’elle a une capacité d’exportation médiocre, qui ne lui permettrait que faiblement de profiter d’une dévaluation. Par contre, elle prendrait à plein l’augmentation de ses importations. Que va-t-il lui arriver, avec une telle démocratie ?

Cette sortie risque aussi de coûter très cher au reste de la zone euro. Non seulement la BCE va devoir noyer de ses fonds les pays les plus fragiles pour éviter qu’ils ne suivent la Grèce, mais les autres, à commencer par la France, vont récupérer des dettes supplémentaires, et ils vont devoir sauver les banques et les entreprises qui subiront le choc. Le rétablissement des comptes de la zone euro, déjà problématique, va devenir illusoire. Dans ces conditions, continuer avec la même politique de rigueur a-t-il encore un sens ?

Compléments :

M.Hollande, sauveur de l’humanité ?

Je n’aimerais pas être à la place de M.Hollande. Grosse responsabilité. La planète semble l’attendre en sauveur.

Avec des parties de la zone euro broyées par la récession et le chômage de masse, beaucoup regardent avec espoir du côté de M.Hollande (Charlemagne: Going for growth, but how? | The Economist)

Les astres sont alignés

Le pire est que, probablement, la transformation n’attend qu’un catalyseur. Il n’y aura pas d’excuse à l’échec :

  • À gauche comme à droite, de la BCE à l’Allemagne, en passant par la Grèce et l’Espagne, et l’Amérique, tout le monde pense qu’il faut aller de la rigueur à la relance. À gauche, on voit F.Hollande comme l’hirondelle qui va faire le printemps socialiste. À droite (Markel et Rajoy), il est probable qu’on l’attend pour pouvoir changer de politique sans paraître changer d’avis.
  • Les extrêmes sont entrés partout en force et menacent leurs pays et l’Europe de chaos. Si quelque chose n’est pas fait pour améliorer le sort de leurs électeurs, ils vont mettre leur menace à exécution : contraindre leurs nations à l’autarcie, et l’euro au démantèlement. Et là, ce sera la crise, la vraie, comme en 29. Et les marchés n’aiment pas l’incertitude, et surtout pas celle-là. 
  • L’économie de l’Amérique, donc la réélection de son président, a besoin d’une Europe qui marche, et qui sorte d’une rigueur suicidaire.
  • Il y a accord sur la marche à suivre. Il faut emprunter sans paraître emprunter. Faire des emprunts européens, et demander à la BCE d’imprimer de l’argent. Ensuite, il faut rééquilibrer la compétitivité relative des pays de la zone euro par l’inflation allemande, pour éviter la déflation ailleurs (Message to the Bundesbank). Il faudrait aussi que l’Allemagne veuille bien stimuler sa consommation interne. Finalement, on parle de réformes structurelles. Deux tendances s’affrontent. En premier, les idées libérales : ouvrir encore plus les frontières de l’Europe, éliminer tout ce qui défend l’emploi. Mais, les opinions publiques sont-elles prêtes à entendre ces idées ? D’ailleurs, à considérer l’Angleterre, on peut douter de leur efficacité. Cependant, il y a aussi des mesures structurelles moins impopulaires et plus keynésiennes : faire fonctionner l’Europe comme un vrai marché intérieur, investir pour faciliter les échanges (grands projets européens – par exemple transport, énergie…), etc.
Bien sûr, une même mesure étant acceptable si elle porte un nom, mais pas si elle en porte un autre, tout cela demandera des négociations délicates.

F.Hollande peut-il réussir ? Paradoxalement, je me demande s’il ne manque pas d’ambition. Il a été présenté comme un bolchevique au couteau entre les dents, alors que ce qu’il réclame est modeste, et qu’il l’a déjà en partie obtenu…
Compléments :

Comment redresser l’Europe ?

L’Europe a un nouvel accès de fièvre. Cette fois-ci c’est l’Espagne qui tremble. Il est vrai qu’il n’est pas facile de se sortir d’une bulle immobilière.

Que faire ? The Economist propose :
Une BCE, qui devient une vraie banque centrale, et qui baisse ses taux ; une relance de l’investissement européen ; un système européen d’assurance et de sauvetage pour les banques plus grosses que leur nation d’origine ; des eurobligations, qui réduisent les taux d’emprunt des pays en difficulté, en minimisant le risque d’irresponsabilité ; une Allemagne qui laisse monter son inflation, et mange son chapeau.

Rigueur et crise : un temps pour Keynes ?

Un graphiquede Paul Krugman montre que, par les temps qui courent, plus un État dépense plus sa croissance est forte. La rigueur est donc probablement une mauvaise politique. (Voir aussi : l’Irlandeet l’Angleterre.)

Je me demande si le raisonnementqui a été tenu pour demander à la BCE d’imprimer des billets ne tient pas ici. La crise se traduit par un comportement irrationnel de l’entreprise qui se replie sur elle-même, ce faisant enfermant l’économie dans un cercle vicieux. Elle a donc besoin d’un mécanisme de « dernier ressort » qui ramène l’économie à un point d’équilibre rationnel, en la stimulant artificiellement.

Compléments :
  • Je me demande aussi si le vice de l’État français n’est pas de faire comme le bonus des banquiers : croître sans fin. Pourquoi ne réduirait-il pas sa taille en période faste ? Deux pistes à explorer : éviter les gestes princiers ; transformer la structure d’armée mexicaine de l’administration en spécialisant ses membres plutôt qu’en en faisant des petits chefs.
  • Lien entre déficit et crise.

La Grèce fait faillite

La Grèce a réussi à se débarrasser de 100md€ de dette, ce qu’ailleurs on appelle une faillite, sans que cela fasse de vagues. Les dettes que possédait la BCE auraient eu un traitement de faveur. (The wait is over)

Est-ce suffisant ? En tout cas, cela montre que l’Europe peut faire preuve de pas mal de pragmatisme, et compenser en partie l’inflexibilité de son taux de change interne…