Les 68ards et leurs pères

Le détective (billet précédent) ou La vérité ont-ils quelque-chose à dire sur l’esprit des générations d’après guerre ?
Dans La vérité, la provocation que constitue le personnage de Brigitte Bardot est ramenée à une normalité rassurante : elle a tué parce qu’elle ne pouvait obtenir le mariage.
Dans Le détective, et quelques autres films de l’époque, le spectateur se rince l’œil aux dépens d’une jeunesse dont il confond, trompé par ses propres désirs, la liberté pour de la débauche.  
Générations d’hypocrites coincés ?

La vérité

Film d’Henri-Georges Clouzot, 1960.
Un film étonnant. Des répliques courtes, efficaces mais sobres. Des comédiens remarquables, à commencer par Brigitte Bardot. Et, finalement, une société française qui s’en tire plutôt bien. Pas si ringarde et figée dans ses certitudes que cela. Pas comme l’Amérique de Lenny ?

Les Runaways

Film de Floria Sigismondi. Scènes de concert remarquablement filmées. Cela change de l’ordinaire du cinéma qu’un film parle de musique.
Histoire ? Celle du premier groupe de (hard) rock féminin. Un groupe de filles d’une quinzaine d’années construit par un producteur (génial ?). Succès immédiat. Sa chanteuse sombre tout aussi vite dans la drogue. En un an le groupe est fini. Portrait de l’Amérique, aussi :
Je me suis souvenu de ma première rencontre avec une famille anglaise. Contrairement à chez nous, l’éducation compte peu, l’enfant est très vite laissé à lui-même. Ce qui conduit à une spécialisation précoce, rock star, futur prix Nobel, ou ouvrier non qualifié. En fait, à 15 ans, il est probablement beaucoup plus mur et adulte qu’un Français de 25 ans.
Ce qu’il y a de remarquable ici est aussi le producteur. Illustration parfaite du cours de MBA. Il a une « vision », il comprend que le marché attend un hard rock féminin porteur de sexe et de violence. La « mission » du groupe, c’est cela : sexe et violence. Comme hier celle des fabricants de tabac américains était la nicotine (voir le film Révélations). Il parle d’ailleurs de « produit ». Quant à sa stratégie, c’est une démonstration de marketing. Il demande au groupe fort peu de capacité musicale : il le façonne pour obtenir l’effet voulu. Et il lui ajoute une chanteuse, qu’il veut sur le modèle de Brigitte Bardot. C’est le « look » qui compte. Par chance elle parvient à chanter. Puis il joue du scandale pour faire une publicité fracassante. Elle disloquera, avec la drogue, le groupe.
Encore une fois, je note que ce que l’Amérique a déversé sur le monde n’est pas une science de l’efficacité de l’entreprise, mais ce qu’elle a dans le sang, sa culture. 

L’Enfer

Film sur un film que Clouzot n’a pas réussi à terminer, en 64. (Claude Chabrol a repris l’histoire plus tard, un film qui ne m’a laissé quasiment aucun souvenir.)

Déception. Contrairement à ce que j’avais compris, Clouzot avait très peu filmé, et ce qu’il a filmé n’était pas remarquable. (D’ailleurs le film est essentiellement occupé par des témoignages façon Arte.) Pour une raison inconnue, on lui avait donné un budget illimité pour une œuvre qui n’aurait pas dû avoir de grandes ambitions (banale histoire de jalousie), et il s’est perdu dans une débauche d’expérimentations en effets spéciaux (sans intérêt) visuels et sonores. Jusqu’à l’infarctus final.

Clouzot comme Duvivier semblent avoir été mis à mal par la Nouvelle vague. Ils auraient pris peur d’être effacés, et auraient voulu montrer qu’ils pouvaient rivaliser avec elle, être innovants, provocateurs, modernes…

Dans le cas de l’Enfer et de Pot-Bouille (57), j’ai été surpris de voir que les actrices se dénudaient. Mais, ai-je réfléchi, n’était-ce pas l’époque de Brigitte Bardot ? Alors, 10 ans avant 68, les mœurs commençaient-elles à se libérer ? L’Enfer, est-ce cela : les prémisses de 68, le conflit entre la libération approchante et la rigueur ancienne ? Est-ce ce conflit auquel le cœur de Clouzot n’a pas résisté ?