Gestion des banques

Une étude de 21 grandes banques montre qu’elles ont vécu dangereusement :

  • Elles ont levé une masse de dettes (1640 milliards$ sur 8 ans) et ont acheté leurs actions.
  • Elles ont aussi distribué énormément de dividendes : 400md$ (un tiers de leur valeur en 2007), y compris récemment. « Il est peut-être difficile de le croire, mais les banques ont à peine diminué leurs dividendes dans les 15 premiers mois de la pire crise depuis la Grande dépression ». « Pour les banques qui anticipaient des pertes, les dividendes étaient payés aux actionnaires au détriment des créditeurs (y compris les contribuables qui finançaient le sauvetage). C’est un pur transfert, en violation de la priorité de la dette sur le capital. » Cela aurait été permis par l’inertie des règles comptables qui s’appliquent aux banques, et qui n’ont pas immédiatement montré la détérioration de leur situation.
  • Finalement, elles auraient tardé à se recapitaliser (jusqu’à ce qu’il soit trop tard) pour éviter de diluer l’actionnariat existant, en premier lieu les dirigeants de la société.

Ce comportement est bizarre parce qu’il ne correspond pas du tout à celui de quelqu’un qui veut sauver son entreprise (ou même au comportement du particulier, qui économise en période difficile). Mais on y trouve deux grandes idées que l’on enseigne en classe d’économie comme une vérité révélée :

  • Tout l’argent qui ne « sert à rien » à l’entreprise doit être donné au marché. Il sait mieux l’exploiter qu’elle.
  • Pour éviter que les dirigeants ne volent les actionnaires, il faut qu’ils partagent les mêmes intérêts, d’où distribution d’actions aux dirigeants. Plus ils en auront, plus honnêtes ils seront.

Ce qui est étonnant est que tout s’est passé comme s’il y avait eu manipulation des règles que nous suivons tous aveuglément (en particulier de celles de la « science » économique), de façon à ce qu’une petite partie de la population puisse dépecer les entreprises, avec notre approbation.

Peut-être que l’appât du gain est tel que l’intérêt tord la raison dans le sens qui lui convient ? Cela ressemble à ce que dit Galbraith du crash de 29 (Crash de 29 : mécanisme) : une sorte de folie collective.

Compléments :

Le banquier se terre

Le financier fait face, au moins en Angleterre, à la vindicte populaire. Courageusement, il veut se faire oublier. Nouvelles touches à son portrait psychologique.

Greed hier, fear aujourd’hui : Quelle tenue de camouflage pour les banquiers de la City ? Mais de courte durée :

le monde de la finance est peu enclin au mea culpa et beaucoup se disent : « quand on sera renfloué, tout pourra recommencer comme avant ! ». (Jacques Delors.)

Compléments :

  • Greed and Fear, Fear is back on Wall street,
  • Une publicité pour des hôtels de luxe dans The Economist : « Où les gens les plus visibles viennent pour être invisibles ». S’adresse-t-elle aux riches et célèbres qui veulent se mettre à l’abri des paparazzis, comme le dit le reste de la publicité, ou aux financiers honteux qui veulent profiter de leur argent sans être vus ? Peut-être que la Mafia devrait formaliser ses « meilleures pratiques » d’enrichissement non ostentatoire, et vendre ses conseils ? Elle déclencherait une mode de management.

Avenir des banques

Crash course se demande ce que les banques peuvent apprendre de ceux qui les ont précédées dans la folie : les opérateurs de télécommunication.

Conseils : identifier ce qui est vraiment solide dans vos affaires, et lui trouver des financements ; « révolution culturelle » pour régénérer un « capital intellectuel corrompu ».

Résultat ? Pas de nouvelles idées, encore moins d’occasions à saisir : les épaves de la crise ne font pas de bonnes acquisitions. Après la griserie du grand large, retour à l’ordinaire de la vie de l’entreprise : défendre ses petits monopoles, « un dur travail contre ses concurrents et des régulateurs revigorés ». « Médiocrité ».

Le banquier a le doigt long

Plus le rapport de tailles entre l’index et l’annulaire est grand, meilleur est le trader.

Ce rapport est une mesure directe du taux de testostérone reçu par l’embryon. Si ce taux est élevé, il possède « confiance, appétit du risque et la capacité de traiter rapidement des informations ». Le portrait du banquier.

Cambridge News (Research suggests bankers’ biology more important than skill, page 5)

Salaire des banquiers

Thomas Philippon étudie les banquiers et leur salaire.

  • Parallèle frappant entre les années 20 et maintenant. La déréglementation attire vers les banques l’élite universitaire, qui y donne libre cours à son génie inventif : « la régulation inhibe la possibilité d’utiliser la créativité et l’innovation de travailleurs éduqués et qualifiés ».  
  • Toutes choses égales par ailleurs, on a gagné, en moyenne, 40% de plus dans la banque qu’ailleurs.
  • Pourquoi les organismes de contrôle n’ont-ils pas été à la hauteur de leur mission ? Ils ne pouvaient pas payer autant que les banques et donc recruter des gens compétents.

L’individu est-il mécaniquement attiré par l’argent ? Pourquoi M.Philippon reste-t-il dans son université ? Ne pourrait-il pas gagner plus ailleurs ? Ou  pense-t-il qu’il n’y trouverait pas un travail aussi intéressant ? Pourquoi y a-t-il de pauvres gendarmes qui attrapent de riches trafiquants de drogue ?

Nos objectifs nous sont en grande partie enseignés par la société. Chester Barnard pensait que l’Amérique avait inculqué l’amour de l’argent à ses ressortissants pour les rendre malléables. Ça n’a pas eu que des avantages.

Compléments :

  • BARNARD, Chester, The Functions of the Executive, Harvard University Press, 2005.
  • Sur la modélisation par Merton de la décision humaine : Braquage à l’anglaise.

Château de cartes

Fascinante fragilité du système économique américain.

Tous les crédits hypothécaires américains sont en train de faire défaut. Après les subprimes, à destination des insolvables, les prêts plus sûrs s’effondrent les uns derrière les autres. La catégorie supérieure est sinistrée, elle concernait des personnes susceptibles aux crises, et on y avait fait entrer quelques bataillons d’insolvables lorsqu’on a compris que les subprimes étaient discrédités. Et bientôt les crédits pour employés solvables : les licenciements massifs ont raison d’eux. (Move over, subprime.)

Dr Doom, Nouriel Roubini (Roubini: Anglo-Saxon model has failed), pour sa part, pense que le système bancaire américain a été incorrectement soigné. Il ne pourra pas reprendre un fonctionnement normal, et continuera à assécher l’économie pour les années à venir.

Je m’interroge. Est-ce qu’un système qui protégerait un peu mieux l’homme ne serait pas moins susceptible à de pareils effets pervers ? Et en lui offrant un peu de confort et de sécurité, peut-être l’encouragerait-il moins à se lancer dans des aventures insensées ?

Début de dégonflage ?

Tony Jackson dans Why are the banks in crisis again (FT.com du 19 janvier) :

  • Les banques « estiment déjà que le gouvernement est la meilleure solution ». Elles ont fait le deuil de leur indépendance.
  • Si le secteur bancaire européen doit retrouver son volume de prêts pré bulle, il doit le réduire de 4.700md€ ! (après, seulement !, 800md de baisse ces derniers temps). L’économie aura à revoir son fonctionnement.
  • Prenant son cas particulier en exemple l’auteur observe qu’en 20 ans le salaire des banquiers a triplé. « la banque va sortir méconnaissable de tout cela ».

Compléments :

Peut-on être courageux dans un monde de lâches ?

La question que pose Banquier = danger ? Quand tous prennent leurs jambes à leur cou, celui qui reste ne peut qu’être balayé. La sélection naturelle donnerait-elle l’avantage au couard ? Plus probablement à l’intelligence. L’exemple du banquier.

  • À partir du moment où les banques mettent en faillite les entreprises à faible trésorerie (et déclenchent une cascade de faillites, l’économie étant interdépendante), il devient dangereux de prêter. Mais la faiblesse de la trésorerie d’une entreprise ne signifie pas forcément qu’elle n’est pas saine. Trésorerie mal gérée, plus souvent. Si le banquier explique à l’entreprise comment mieux s’occuper de ses fonds, il diminue, à faible coût, les risques de l’entreprise. Récompense immanente : il conserve ses clients, et en trouve de nouveaux.
  • C’est probablement de tels mécanismes qui font que la sélection naturelle, qui joue apparemment sur le court terme, ait favorisé le développement de réflexes à long terme (nous mourrons parfois pour des idées !).

Compléments :

  • La banque se réinvente.
  • SIGMUND, Karl, FEHR, Ernst, NOWAK, Martin A., The Economics of Fair Play, Scientific American, Janvier 2002. (Autre exemple d’actes à long terme encouragés par la sélection naturelle.)

Banquier = danger ?

Les banques ne prêteraient plus aux entreprises à trésorerie fragile. Durcissement brutal de leurs critères. Elles menacent de les mettre en faillite. Par ailleurs, le CERF semble croire qu’elles auraient détourné les 17md€ qu’elles devaient distribuer aux entreprises ; qu’elles les utiliseraient pour pousser leur offre d’affacturage, une pratique déloyale vis-à-vis de leurs concurrents non bancaires. Et l’affacturage (s’il est considéré comme une aide) ne concerne qu’une infime partie des entreprises (100.000 d’après le CERF). Qu’en penser ?

  • Application d’une sorte de théorème qui dit que lorsque vous rendez un service, vous vous faites un ennemi ? Tout service doit être accompagné d’une contrepartie. Nous n’aimons pas être l’obligé de quelqu’un.
  • Le banquier serait-il l’image même de l’individualiste, qui ne voit jamais plus loin que son intérêt ? Qui ne peut concevoir sa dépendance et sa responsabilité vis-à-vis de la société.
  • Confirmation d’un précédent billet : le risque majeur que court une entreprise est de ne pas avoir le moyen de sa stratégie ? Trop d’entreprises sont dépendantes de crédits à court terme, or les sources de ces crédits ne sont pas fiables. Espérons que l’entrepreneur s’en souviendra une fois la crise passée, et qu’il sera à nouveau courtisé par le banquier.

Beaucoup d’admirateurs « du marché » nous rebattent les oreilles de ses capacités d’innovation. Difficile à voir ici. Toutes les banques semblent avoir une unique stratégie, et bouger comme un seul homme. Si le marché a une faculté fascinante, c’est celle de coordonner son action, pour exploiter ses clients. Et cette coordination ne porte pas la marque de la plus grande des intelligences : le déclanchement de faillites en cascade affecte les crédits à long terme qu’ont consentis les banques ; si l’entreprise bien gérée est une entreprise peu endettée, les banques feront de maigres affaires…

Compléments :