Barack Obama paralysé ?

Obama, the Light Touch? Le gouvernement américain tient à bouts de bras le secteur bancaire et possède 60% de GM. Or, il n’intervient ni dans l’un ni dans l’autre. Pire, il se fait insulter par les banquiers. Mais pourquoi ne fait-il pas son travail d’actionnaire majoritaire ? Pourquoi ne défend-il pas les intérêts du contribuable ? Pour ne pas être accusé de socialisme.

Amérique schizophrène ? Autant la politique vis-à-vis des banques que celle vis-à-vis de GM est le fait de George Bush ; les fanatiques qui s’opposent à Obama le disent communiste, sans qu’il n’ait rien fait, ce qui lui coupe toute liberté d’action ; or, ces fanatiques ont été rendus fous par le coût du plan de sauvetage Bush, alors qu’ils empêchent Obama de le contrôler ; ils semblent haïr Bush, mais votent Républicain.

En résumé, cette situation, responsabilité des Républicains, est pour eux une arme quasi absolue pour paralyser le gouvernement (l’accuser de socialisme dès qu’il fait ce qu’il doit), l’empêcher de servir le peuple, et se faire élire.

Des réflexions :

  1. La crise de 29 avait mis 25% des Américains au chômage, des familles entières s’étaient trouvées sans rien (cf. Les raisins de la colère). L’intérêt de l’intervention de l’état leur était devenu évident. En évitant aux Américains les conséquences dramatiques de la crise, le gouvernement lui a enlevé beaucoup de ses aspects (malheureusement) pédagogiques. La crise est la meilleure alliée du changement.
  2. L’Amérique a-t-elle toujours autant eu horreur de l’état ? Je soupçonne qu’à l’époque de l’Industrial state de Galbraith, elle était fière de sa bureaucratie technocratique et planificatrice (NASA, plan Marshall…), de même qu’elle est toujours fière de son armée ; les sentiments anti-état qui paralysent aujourd’hui le gouvernement Obama ne sont-ils pas le résultat de deux ou trois décennies de propagande libérale ? Ne serait-il pas temps d’attaquer cette idéologie en la mettant en regard des valeurs fondamentales de l’Amérique, et en la sapant par une campagne d’explication à long terme ?
  3. En attendant, il est remarquable que B.Obama reste souriant, fair play, maître de soi, et n’insulte pas ses prédécesseurs ou ceux qui veulent bâtir leur succès politique sur les malheurs de la nation. C’est certainement très intelligent : ses opposants attendent qu’il perde son sang froid.

Ça spécule ferme ?

Si je comprends bien, paradoxalement, alors que l’économie a besoin que le système financier lui prête de l’argent pour repartir et sortir de la crise, ce même système financier a l’air d’avoir des capitaux dont il ne sait pas quoi faire, et qu’il emploie en spéculations. (Le dynamisme des marchés boursiers est trompeur et Face à l’euro, le dollar est à son plus bas niveau depuis un an, en raison de l’apaisement de la crise financière.)

Par ailleurs il semblerait que la Chine achète de l’or en lieu et place de ses bons du trésor, et que l’Amérique continue à importer plus que de raison. (La parité euro/dollar au dessus de 1,46.)

Je me suis toujours demandé pourquoi, dans les crises, il y avait des embellies, qui n’amélioraient rien, alors que les fondamentaux étaient mauvais. Si ce qui se passe actuellement est significatif, il se pourrait que cela vienne de la combinaison des aspects bénéfiques des mesures de sauvetage et de pratiques qui ne se sont pas réformées.

Cela ressemble à un changement mal contrôlé : il libère des forces qui peuvent avoir des effets dévastateurs (mon exemple ordinaire est celui des révolutions).

(à suivre.)

Compléments :

  • The world economy is tracking or doing worse than during the Great Depression (September 2009 update). Les économistes Barry Eichengreen et Kevin H. O’Rourke continuent à dire que la crise actuelle se compare défavorablement à celle de 29, y compris en Allemagne (!). Les chiffres sont éloquents, mais les années 30 ont donné un spectacle de la misère, que l’on n’a pas en 2009. Qu’en penser ? Que la souffrance sociale est moins liée aujourd’hui à l’état de l’économie qu’elle l’était en 29 ? Que nous avons construit des mécanismes de solidarité relativement efficaces, et qu’ils n’ont pas été totalement démantelés par le mouvement ultralibéral récent ? Que c’est d’ailleurs pour cela que les réformes ne sont pas plus vigoureuses ?… Bref, comme le sous-entendent Eichengreen et O’Rourke ça pourrait merdouiller encore fort longtemps.

Supprimons les agences de notation

Une étude parvient à une très étonnante conclusion :

  • Elle analyse sur près de deux siècles les taux de défaillance d’un produit financier risqué en fonction des caractéristiques de la banque qui l’a vendu. Pendant longtemps ils ont été fonction de la taille de la banque : les grands noms (Rothschild, JP Morgan) étaient particulièrement fiables. Aujourd’hui il n’y a plus de différence.
  • Explication possible : ce qu’on achetait avant c’était une marque, une réputation. Et c’était pour en conserver la valeur que la banque faisait bien son métier. Aujourd’hui, sa réputation n’est plus en jeux, mais celle d’une agence de notation. Or, évidemment, l’agence de notation est nettement moins bien placée que la banque pour connaître le risque des produits de cette dernière.

On en vient à une de mes idées récurrentes : tout système de contrôle rend l’homme irresponsable et dangereux. Pour le rendre fiable, il faut qu’il sache sa responsabilité (réputation) clairement engagée.

Compléments :

  • Développement de la même idée: Assurer les banques.
  • GHOSHAL, Sumantra, Bad Management Theories Are Destroying Good Management Practices, Academy of Management Learning and Education, 2005, Volume 4, n°1. S.Ghoshal disait que l’Amérique croyait que l’homme ne pensait qu’à mal, de ce fait, il fallait le contrôler (idée fixe de la théorie économique), étant contrôlé, il devenait irresponsable et effectivement ne pensait qu’à mal.

Recycler Madoff

Bernard Madoff aurait fait preuve d’un immense talent pour donner à son fonds l’apparence d’une honnête activité (A sidekick sings). Il m’a fait penser au personnage de Leonardo di Caprio, dans Attrape moi si tu peux. D’où une idée :

Pourquoi ne pas utiliser B.Madoff comme di Caprio, c’est-à-dire pour combattre le crime financier ?

Les Américains nous disent que leurs organismes de contrôle ne peuvent être efficaces parce que l’on y gagne moins d’argent que dans une banque, et que l’Américain ne peut faire son devoir que contre de l’argent (Salaire des banquiers). Mais voilà que l’on a une ressource gratuite, hyper compétente, et facilement motivable (en lui promettant de sortir de temps à autre de son cul de basse fosse) !

Une idée d’objectif : il sort de prison lorsqu’il a permis aux USA de récupérer plus de 50md$ de fraude. (Trop facile ?)

Dr Strangelove and Mr Goldman Sachs

Inquiétant article sur Goldman Sachs (Rolling Stone). Goldman Sachs a été un des grands acteurs du Crash de 29 (Galbraith lui dédie un chapitre). Après des décennies de calme, sa nature se réveille :
  • Lorsqu’arrive la bulle Internet, il est le leader de l’introduction en bourse des entreprises. Jusque-là seules celles qui sont rentables depuis plusieurs années sont candidates. Mais on tord le cou à cette règle. Et Goldman Sachs met au point des techniques frauduleuses pour faire exploser le cours des actions nouvelles et s’attirer des clients. La banque est condamnée, mais la pénalité est faible par rapport aux sommes colossales qu’elle a gagnées, pour des opérations qui n’auront été que du vent (Le Nasdaq perd 5000 milliards de $ à la suite de l’éclatement de la bulle Internet). L’aventure a donné à Goldman Sachs le goût des profits démesurés, dorénavant il va aller de bulle en bulle.
  • C’est à cette époque que M.Rubin, ancien dirigeant de Goldman Sachs et ministre des finances de M.Clinton, va procéder à la déréglementation des systèmes financiers dont nous ne nous sommes toujours pas relevés.
  • La bulle suivante est celle des subprimes. À nouveau, elle tient à une entorse à une règle prudentielle. Le procédé est beaucoup plus brillant que celui que j’avais entrevu. Il consiste à prêter à la terre entière, y compris aux insolvables, mais en se déchargeant du risque. On y parvient 1) par une titrisation qui masque le risqué par du non risqué 2) par une forme d’assurance nouvelle, le CDS, fournie par AIG. Mieux, le régulateur refuse de réguler le CDS, qui peut être consommé sans limites. Et quand l’affaire commence à mal tourner Goldman spécule contre ces produits !
  • Goldman se tourne vers les matières premières. Avec quelques amis, il fait exploser le prix du pétrole à un moment où l’offre est en croissance et la demande en baisse. Pendant la durée de la bulle, trois quarts des achats de matières premières auraient été faits à des fins spéculatives (avant d’être consommé le baril de pétrole était acheté 27 fois). À l’origine de la bulle, une manœuvre de la banque qui obtient une dérogation concernant une règle anti-spéculation datant de 1936. L’exercice aura fait beaucoup de victimes, et serait à l’origine d’une famine qui a touché cent millions de personnes.
  • Puis, c’est le sauvetage des banques par M.Paulson, ministre des finances et ancien P-DG de Goldman Sachs. Bizarrement, la seule grande banque que l’administration américaine laisse sombrer est Bear Sterns, un des principaux concurrents de Goldman Sachs. Par contre son assureur AIG est tiré d’affaires, ce qui permet à Goldman Sachs de couvrir ses pertes (13md$), la banque sera aussi gentiment renflouée par le contribuable.
  • Et l’avenir est riant. La prochaine spéculation semble devoir porter sur le marché des bons à émettre du carbone, que l’administration américaine essaie d’imposer. Goldman Sachs, qui d’ordinaire refuse toute réglementation, a mis son formidable pouvoir de persuasion au service de la promotion d’une politique anti-effet de serre hyper dirigiste.
  • Détail curieux : Goldman Sachs gagne beaucoup d’argent, mais ne paie pas d’impôts. Mais il n’y a rien d’exceptionnel, c’est aussi le cas des deux tiers des entreprises américaines.

Ce qui me fascine dans cet article, c’est que j’y vois le bombardier du film de Kubrick : le Dr Folamour. Goldman Sachs c’est une équipe de génies de la finance, seuls contre tous, qui mettent un talent et une énergie désespérés pour retourner tous les mécanismes de protection de la société, afin d’en tirer des bénéfices toujours plus gros (622.000$ par employé et par an en 2006, et 2009 devrait être bien meilleur). J’y entends aussi l’histoire d’Enron. Mais Goldman Sachs est infiniment plus fort et intelligent qu’Enron, et, surtout, il tire les ficelles de toutes les administrations depuis celle de Clinton : ses anciens employés sont à tous les postes d’importance (à commencer par la direction de l’organisme supposé le contrôler).

Goldman Sachs nous lance un formidable défi : nos réglementations seront impuissantes contre son génie. Il aura notre peau.

Compléments :
  • Sur Enron: EICHENWALD, Kurt,Conspiracy of Fools: A True Story, Broadway Books, 2005.
  • Une autre chose qui me fascine : la similitude entre le comportement du Goldman de cet article et celui d’une cellule cancéreuse.

L’artisan résiste à la crise

C’est ce que semble dire un billet des Échos que m’envoie Thierry Samama.

Pourquoi : peu international, et très informellement adaptable : anticyclique car anti juste à temps, revenus et charge de travail (distribuée éventuellement à sa famille) fonction des circonstances.

Qu’en déduire ? Peut-être que l’artisan applique mieux la théorie économique que ceux qui s’en servent pour justifier leur enrichissement. En effet, comme dans la théorie de Knight, et contrairement au financier qui ne rend jamais ses bonus, l’artisan assure l’incertitude : l’excès des périodes fastes est réinvesti lors des périodes difficiles. C’est ce type de comportement qui justifie la possession des profits, et de l’entreprise.

Compléments :

  • À qui appartient le profit ?
  • Un complément ajouté avec retard. Autre explication possible : la théorie économique a été écrite en pensant à l’artisan (plus exactement au petit entrepreneur), et non à la grande entreprise. (En appui de cette idée : L’économie en perspective de J.Galbraith.)

Michel Barnier et la réglementation financière européenne

Le Monde fait une observation qui me semble juste : la France veut imposer Michel Barnier comme régulateur européen ; c’est une erreur. Il ne faut pas que ce régulateur puisse être soupçonné de préjugé (ce qui sera le cas s’il est allemand, anglais ou français). Pour moi, le commissaire au marché intérieur doit être un animateur du changement, un donneur d’aide et pas de leçons. Sinon il suscitera une résistance au changement, qui le fera échouer.

Car l’adoption d’une réglementation est un changement. Si l’on suit les techniques de mes livres :

  1. Préparation du changement : on fera un audit permettant de définir les questions à résoudre, et les solutions envisagées par les uns et les autres, et celles qui sont inenvisageables ; d’où on tirera des objectifs « macroscopiques » qui fassent l’unanimité (qu’attend-on de la réglementation ?) ; et une méthode que suivra la réflexion sur le problème posé (cette réflexion doit aboutir au dispositif de réglementation).
  2. Construction du plan d’action : un animateur du changement, appliquant la méthode précédente, fera la navette entre les protagonistes de l’affaire, afin de dégager une solution qui les satisfasse tous (négociation).
  3. Mise en œuvre du plan d’action : promulgation des lois. La question de la mise en œuvre du changement est plus simple dans une administration que dans l’entreprise.

Compléments :

Économie irréelle

J’ai toujours eu l’impression que la « valeur » dont on nous rebattait les oreilles était de la monnaie de singe. La bourse monte et baisse, sans que rien ne change, sinon les appétits et les angoisses de quelques traders. Je crois que je ne suis pas prêt de changer d’opinion :

Une « modeste » évolution des règles gouvernant la comptabilité des banques est décidée en octobre 2008, les banques reprennent le calcul de leurs résultats : leurs profits ont augmenté de 29md$. (Divine intervention.)

Durant ces dernières décennies, les financiers appelaient ce type de manipulation une « innovation », ils étaient convaincus qu’elle était comparable, voire supérieure, aux découvertes d’Einstein, Pasteur ou Edison.

New Fabris et rationalité de la vengeance (suite)

Ce matin, j’entendais un membre de la CGC expliquer que les personnels qui menaçaient de faire sauter leur usine mettaient en péril leur carrière : qui voudrait les employer maintenant ?

Cet homme n’a pas compris que ce qui rend l’homme rationnel est son irrationalité. Quand il est face à une injustice, il ne calcule plus, c’est son instinct qui le guide. Et son instinct le pousse à mépriser son intérêt personnel, comme le note la CGC. Car, ce faisant il sert la société : s’il reste un espoir de réglementer la banque, c’est la peur qu’elle a de tels mouvements de foule.

Compléments :

Contrôle bancaire : vers la solution française ?

Un universitaire revient sur la question du contrôle des organismes financiers. On retrouve ce que disent de précédents billets. En gros :

  1. Il faut augmenter les réserves obligatoires et les ratios de solvabilité des organismes des banques (donc leur capitaux propres), et surtout les faire varier de manière anticyclique : élevés quand les prix des actifs s’emballent, bas sinon. Aucune activité financière, aussi dissimulée soit-elle, ne doit échapper au contrôle.
  2. Idéalement, il faudrait découper le monde financier en métiers simples à contrôler, comme après la crise de 29. Pour une raison qui m’échappe, on y a renoncé. Une alternative serait de diviser une institution financière en 2 : les activités risquées, réglementées de près, et les autres.

Comme ailleurs, je sens un doute quant à la faisabilité de la mise en œuvre de ces mesures. Les banquiers sont bien plus puissants que l’état. Alors, pour les faire plier, il ne reste plus qu’une solution, effrayante. La solution française :

Est-ce que les banques peuvent être rendues inoffensives par une réglementation de leur capital ? Personne ne le sait réellement. Mais le capital est la seule option civilisée qui reste dans la boîte à outils de la réglementation. S’il ne peut pas être utilisé pour protéger le contribuable des pertes, ou s’il ne parvient pas à persuader les banques de se réformer, il y aura des pressions populaires pour des formes plus violentes d’intervention. Les banques sous estiment énormément ce risque. Elles profitent d’un repas gratuit – dans le saloon de la dernière chance. (The Economist : Appetite suppressant.)

Même s’il ne peut pas que les condamner, le libéralisme anglo-saxon considère les bombonnes de gaz installées dans les usines françaises avec attendrissement. De leur succès dépend l’avenir du capitalisme.

Compléments :