Tyrannie de la vitesse

Notre société est-elle prise d’une folie de l’accélération ? Certains le croient. J’ai une opinion différente.

Je gère une association et ai beaucoup de contacts avec beaucoup de monde. Les congés sont sacrés. De mai à août, l’activité s’arrête en France. Le reste du temps est haché par une multitude de vacances. Et la famille est sacrée, avec tout ce que cela signifie en termes de contraintes horaires et de déplacements. Gigantesque Shabbath.

Ne serait-ce pas une conséquence de la croyance que notre élite, Martine Aubry en particulier, a eu, un temps, que le travail allait disparaître ? Il s’en est suivi une politique du loisir et de retraite, qui a caressé l’homme dans le sens du poil. Son intellect s’est mis en grève. Aujourd’hui, il peine, parce qu’il doit se relancer sans cesse, alors qu’il n’aspire qu’à la paix.

Par contraste, le sauvage, lui, doit avoir un cerveau en éveil permanent. Il vit dans l’urgence. Mais, probablement, en y prenant plaisir.

Martine prend sa retraite

A 69 ans, Martine Aubry se présente à nouveau aux élections municipales. Est-ce cohérent avec le combat qu’elle a mené, et gagné, pour réduire la durée du travail ? Son principe n’était-il pas : place aux jeunes ?

J’imagine qu’elle doit penser qu’elle est l’exception qui confirme la règle. Elle est plus compétente que ses concurrents. Il manquerait quelque-chose au monde si elle n’était pas maire de Lille, alors que ce n’est pas le cas pour un chercheur ou un coiffeur.

Bien sûr, l’électeur peut en décider autrement. Et si l’on généralisait ce principe ? Et si l’on donnait un revenu minimum aux personnes dont la société peut se passer ?

Le crépuscule de Martine Aubry

France Culture parlait du crépuscule de Martine Aubry. Qui a vécu par le glaive… Une fois de plus. 
Martine Aubry est le héros de mes livres. Les 35h sont un exemple quasi caricatural de la façon dont la France mène le changement. A savoir 
  • La disjonction entre notre esprit linéaire, « réductionniste », et la nature systémique des organisations. Passer de 39 à 35h, c’est réduire de 10% le temps de travail. Or, il y a 10% de chômeurs. Donc cela devrait liquider le chômage. Or, le chômage est inchangé. Exemple d’homéostasie. La loi des 35h a produit un gain de productivité similaire aux lois Schröder.
  • Les vices du « changement dirigé ». Le changement dirigé est la technique de conduite du changement associée à la technocratie. Et au totalitarisme. C’est elle qui est utilisée systématiquement par l’entreprise et l’Etat. Le haut, éclairé, impose au bas, inculte. Ce qui entraîne le « phénomène de l’agence ». Il vient de ce que celui qui a le pouvoir est celui qui met en oeuvre le changement. Il peut en faire ce qu’il veut. Dans ce cas, seules les grandes entreprises étaient armées pour transformer la mesure en quelque-chose qui leur convenait : la fin d’acquis sociaux gênant la productivité. Aussi bien l’Etat que les PME ou les syndicats n’étaient pas de taille à lutter avec elles. 
Le plus surprenant est que Mme Aubry avait peut-être touché quelque chose de juste. Les pays occidentaux à faible chômage ne semblent pas le devoir à l’augmentation des heures travaillées, mais à une répartition de ces heures. Ce qui permet d’en abaisser le prix. 
Quand à son « crépuscule », il semble venir, selon France Culture, de cette nature autoritaire. Elle lui a fait imposer les 35h sans consultation, et sans se préparer d’appuis. Aujourd’hui, elle l’isole de la société. Peut-être aussi n’a-t-elle plus les moyens d’exprimer ses désirs, par la seule façon qu’elle connaisse : l’ordre ? Forme de dépression ? 

Sommes-nous manipulés par l'Europe ?

Un interlocuteur me dit que nous, nos gouvernants et nos entreprises sommes des victimes impuissantes de l’UE. Ce avec quoi je ne suis pas d’accord :

Ce blog raconte une anecdote édifiante. Martine Aubry, avec un talent confondant et une facilité étonnante, a fait passer à l’Europe une loi sur les discriminations. Elle a voulu ensuite l’imposer à la France. L’INSEE s’est opposée à sa mise en application. Elle est contraire aux principes fondateurs de la République.

Qu’est-ce que cela signifie ? L’Europe n’est qu’une excuse ? Nos gouvernants s’appuient sur elle pour faire adopter des mesures idéologiques qu’ils n’ont pas le courage de nous imposer ?

En tout cas, l’Allemagne, contrairement à nous, tend à ne pas se laisser faire. Elle défend sa constitution.

Changer la France, sans effort

L’université est-elle le miroir de la France ? Les salaires des enseignants tendent à s’aligner sur ceux de leurs équivalents américains. Or, les écarts sont colossaux. Cette inflation est incompatible avec un enseignement gratuit. Il me semble aussi voir cette même inflation dans l’entreprise. Les salaires des managers supérieurs n’ont-ils pas beaucoup progressé depuis 30 ans ? Alors, et si notre crise actuelle venait d’un conflit entre le modèle social anglo-saxon qui cherche à s’imposer et nos valeurs traditionnelles ?


La grande transformation
Le modèle anglo-saxon ressemble à celui qu’avaient en tête les Allemands d’avant guerre lorsqu’ils parlaient de « civilisation » : des individus liés par des contrats. Un modèle « a social », qui va main dans la main avec l’économie de marché. 
Ce modèle est une utopie : il disloque les structures sociales nécessaires à l’homme. (Même les élites anglo-saxonnes ne se l’appliquent pas.) C’est pour cela qu’il suscite de plus en plus de mouvements de rejet, partout dans le monde.  

Changement à effet de levier
Face à ce changement, nos gouvernants ont réagi par la révolution culturelle. Les noyaux durs de M.Balladur voulaient un capitalisme à l’allemande. Mme Aubry et ses 35h en appelaient au rite des acquis sociaux. M.Sarkozy désirait probablement imposer le modèle anglo-saxon, victorieux, par la méthode Thatcher. Maintenant on rêve du Mittlestand allemand.
Mais avaient-ils bien compris les Chinois ? Les Chinois combattent l’influence étrangère, incompatible avec leur culture, en s’appuyant sur cette dernière, mais en utilisant les armes de la première. (Avec plus ou moins de bonheur.)
C’est une forme d’effet de levier systémique. Faire le contraire de ce que nous faisons. Autrement dit, cesser d’avoir honte d’être français. C’est ainsi que l’on retrouvera la motivation et les ressources de se remettre en piste.

Paix perpétuelle
Ce n’est pas un appel au nationalisme. Pour bien utiliser nos forces, nous devons comprendre les règles du jeu mondial. C’est ce que l’Allemagne de la seconde guerre mondiale n’a pas réussi. Elle a voulu imposer sa culture au monde. Ou, du moins, lui faire une place de choix, par la force. (D’ailleurs, était-ce sa culture, ou une culture fantasmée ?)
Il ne faut pas s’arrêter là. Le rejet du modèle anglo-saxon, confondu avec celui de l’Occident, est lourd de conflits et de repli identitaire. Pour éviter un âge des ténèbres, il faut, probablement, en appeler à la paix perpétuelle de Kant. C’est-à-dire, faire un monde où l’on ne cherche pas à détruire ce qui est différent, mais à s’en enrichir. Pour cela, il faut peut-être arriver à une forme de dialogue entre cultures, en étayant celles qui ont le dessous, et en endiguant les autres.

Hollande gagne, Sarkozy perd ?

Il semble que The Economist a vu juste : François Hollande est le gouvernant européen ayant le pouvoir le plus solide. L’Homme Normal est en position de Dirigeant de Droit Divin, comme de Gaulle et Louis XIV. L’excuse n’est pas permise, dans ces conditions. Et le pays, devenu totalement irresponsable, est à son plus critique. En outre, c’est au moment où Mme Merkel a pu gouverner avec des alliés de son choix que ses difficultés ont commencé… Les contre-pouvoirs ont l’avantage de diluer les responsabilités et d’aider à penser.

J’ai aussi l’impression qu’au sein de l’UMP la tendance Sarkozy a essuyé un revers. Cela signifie-t-il que c’est plus lui que son parti qui a perdu les présidentielles ?

Compléments :

  • J’ai aussi entendu Mme Aubry attribuer la défaite de Mme Royal à une traîtrise : les votes de la droite et de l’extrême droite. Discrimination ? Le votant à droite serait-il un pestiféré, un non-Français ? me suis-je demandé. La gauche va-t-elle gouverner pour les siens ?

68 ou les révolutions font triompher leur contraire ?

C’est curieux comme l’esprit des temps peut changer. Dans ma jeunesse on rêvait d’améliorer le sort de l’homme. Plus de loisirs, plus de résidences secondaires, plus de protection, plus de confort, les robots allaient travailler pour nous (cf. Azimov)… La science devait ouvrir notre esprit, nous faire découvrir des horizons nouveaux, nous rendre meilleurs. Aujourd’hui, on n’a que le mot économie à la bouche. Elle a même instrumentalisé la science, qui n’est plus qu’utilitaire, et qui fait peur. Indirectement on s’est convaincu que l’économie était la condition nécessaire de l’intérêt collectif. Et le mieux que l’on puisse espérer c’est un travail qui fait souffrir.

Paradoxe curieux. Cette transformation coïncide avec 68. Pourtant 68 était anticapitaliste et libertaire.
Il s’explique peut-être par le fait que 68 a été une révolution. En disloquant l’édifice social, il a laissé le champ libre aux forces les plus déterminées et les mieux organisées. La chance a souri à l’esprit éclairé aurait dit Pasteur.

La réforme des 35h et les printemps arabes sont deux exemples du même phénomène de changement incontrôlé. Dans les deux cas, on a eu l’inverse de ce que l’on voulait, à savoir des gains de productivité sans emploi, et un pouvoir religieux obscurantiste.

Égalité des sexes ou comment rater un changement

Les murs du métro montrent une famille française typique, à savoir une jeune femme, 4 enfants en bas âge, et un mari absent, « en RTT ». Oppression de la femme par l’homme ! Qu’il brûle en enfer. Vive la guerre civile !

Voilà l’exemple même d’un changement mal mené. On a voulu imposer l’égalité des sexes par la terreur, sans tenir compte des réalités de la vie.
  • Les garçons, par exemple, ne jouent pas à la poupée. Nous sommes codés par la société pour accomplir un rôle. Si l’on veut le modifier, il faut agir à la source.
  • L’homme est shooté à la testostérone, ce qui le rend extrêmement dangereux dans certains emplois ; la femme est la seule à pouvoir avoir des enfants, ce qui handicape sa carrière. Le changement doit tenir compte des différences physiologiques. Par exemple, pourquoi pas une « carrière » qui commence une fois les enfants élevés ?
  • Pourquoi Mme Aubry n’a-t-elle pas divisé le temps de travail par deux ? N’y a-t-il pas doublement du nombre d’actifs ? Le reengineering des tâches au sein de la cellule familiale demande, comme dans l’entreprise, soit une nouvelle répartition des temps de travail, soit une automatisation des tâches domestiques. La question se pose en particulier en ce qui concerne les enfants, que l’on devrait pouvoir sous-traiter à des organismes spécialisés ou à des machines. 

Le changement comme discours politique

J’entendais la radio dire ce matin que parler de changement en politique était une banalité. (M.Hollande serait-il banal ?) La mode aurait été lancée par M.Giscard d’Estaing, en 1974.

Faut-il s’en réjouir ?
  • Édouard Balladur. Il veut créer une économie sur le modèle allemand. C’est-à-dire avec des interrelations capitalistiques entre entreprises, qui empêchent toute prise de participation inamicale (étrangère). Malheureusement l’entreprise française manque de fonds, et ce système de « noyaux durs » l’assèche un peu plus. Elle saisira la première occasion pour se libérer de ses liens et s’ouvrir en grand aux capitaux étrangers, sur le modèle américain. (Transformation de l’entreprise française)
  • Martine Aubry. Pour éliminer le chômage, elle veut faire travailler le Français 35h, 10% de moins qu’auparavant. Pour la mise au point du dispositif, elle compte sur une négociation entre acteurs locaux. Malheureusement, ils n’y sont pas préparés. Les acteurs les plus puissants impriment leur marque à la mise en œuvre de la loi. (Le changement de l’économie française)
  • Nicolas Sarkozy. 18 premiers mois de réformes. Nicolas Sarkozy attaque des « intérêts spéciaux » (grandes surfaces, taxis, syndicats, universités…). Tactique : les prendre de vitesse, et lâcher, en dernière minute, une concession qui leur permette de sauver la face. Résultat ? Ils résistent. Les délais donnés par notre président deviennent un piège. Les services de l’État, pour les tenir, cèdent aux exigences de ceux qu’ils devaient réformer. Mais ils leur demandent une concession, afin de sauver la face. (Les réformes ratées du président Sarkozy)