Style Hugo

Je suis d’une génération intermédiaire. Celle de mon père avait appris à lire dans Victor Hugo. L’actuelle, celle du « roman graphique », ne doit pas le connaître, et encore moins pouvoir le comprendre. La mienne l’a entraperçu.

Victor Hugo a un style surprenant. D’abord, il écrit simplement. Ensuite, jamais le texte ne se relâche. Il n’y a pas de facilité, pas de baisse de régime. Pas de mot de trop. On retrouve dans les poèmes ce qui est dans le roman : des pages qui suivent des pages sans fléchir. Mais comment peut-on avoir une telle inspiration ? Un tension qui demeure constante parce qu’elle se réinvente à chaque phrase.

Cependant, j’ai envie de lui faire un reproche. Celui que je fais aux Allemands, notamment aux compositeurs de musique. Il y a quelque chose de trop mécanique, de trop intelligent, dans tout cela. L’art va au delà du talent. C’est une forme de délire. Peut-être.

68 et la fin de l'art

L’art est mort. 68 l’a tué. C’est une intuition. Mais Tolstoï me donne une idée de démonstration.

Tostoï est un être compliqué. Sa vie est une crise existentielle. Et son personnage traverse tous ses romans, ce qui devrait les rendre illisibles. Ce qui en fait le prix, c’est la description de la société, dans ses moindres détails, et des émotions humaines. Et c’est le talent avec lequel cela est dit. Etrangement, je vois un phénomène identique dans l’oeuvre du sociologue Durkheim et d’un musicien de jazz autodidacte.

L’art est une expression de soi. Mais, elle est inefficace si elle ne séduit pas le peuple. Ce qui demande d’en comprendre intimement la sensibilité, et de lui apporter quelque chose d’unique. Ce qui est probablement effroyablement compliqué.

Il n’y a peut-être plus d’art depuis 68, parce qu’en voulant s’exprimer, sans avoir à se fatiguer, « l’artiste » m’a oublié ?

Cézanne

Cézanne était un « raté aigri », selon ses amis, dont Zola. Comme Monet ou Delacroix, il vient d’une famille riche. Il fait des études, à une époque où c’était rare, et choisit l’art comme d’autres le droit. Mais son succès est très tardif. Peut-être parce qu’il ne fait pas grand chose pour réussir. Il poursuit un idéal. Et, souvent, il ne parvient pas à terminer une toile, ou l’achève en dix ans. Il a dû vivre longtemps de la fortune héritée de son père.

Des tromperies de l’histoire que l’on nous raconte, des mystères de la création, et du temps qu’il faut pour changer, aux goûts de la société ?

(Références : Cézanne, Hypérion, 1948, apparemment.)

Art moderne

Une jeune femme m’a appris ce qu’était l’art. Alors que ma mère, à quinze ans, reproduisait les impressionnistes, sans avoir jamais eu un cours de peinture, la dite jeune femme, à dix-huit, dessinait comme une fillette de huit ans. Pourtant, elle est entrée aux Beaux arts. Certes, on a bien fini par se rendre compte qu’elle ne savait pas dessiner. Mais elle a fait remarquer aux camarades enseignants qu’il était inadmissible qu’il n’y ait pas de travaux de groupe. Et elle a fait entrer dans le sien les meilleurs artistes de sa promotion. Le tour était joué. C’est ce que l’on appelle un « changement à effet de levier ».

Est-ce un « escroc » comme le pensent ses parents (avec admiration) ? Je me demande si, au contraire, elle n’a pas compris l’esprit de l’art moderne, celui qui est né avec Duchamp. Ce qui compte dorénavant, c’est la créativité. Et la créativité est entravée par l’exécution, et l’éducation.

Arpeggiata

La baroque, art constipé ? Qu’il s’agisse du protestantisme austère de Bach, ou de l’art de Louis XIV, n’est-ce pas ce que l’on en retient ? On écoute la musique baroque, parce qu’il faut souffrir pour être cultivé ? L’Arpeggiata révèle un autre baroque. Un baroque italien, et populaire. Un baroque chaud et amical.

Voilà pourquoi 68 s’est tourné vers la Pop ? Il voulait de la spontanéité. Mais l’intello n’a pas compris que c’était son esprit qui était principe desséchant ? Et qu’il devait se changer avant de changer le monde ?

Symphonie inachevée

Schubert aurait délibérément inachevé sa symphonie. J’ai entendu France Musique dire cela. Ce qui m’a rappelé ce que j’ai lu sur le romantisme. Le romantisme fut le temps du fragment. L’oeuvre qui se voulait achevée tuait l’imagination. Or, c’était elle qui comptait. D’ailleurs, il était illusoire de penser représenter la nature. En revanche, on pouvait en faire apercevoir le merveilleux, l’inconcevable, par quelques touches.

Croyez-vous à l’achèvement, ou à l’inachèvement ?

(Ce que l’expérience confirme : l’art est art plus par ce qu’il déclenche en nous que par ce qu’il montre. L’art est fragment par nature.)

Art de l'artificiel ?

Il semble qu’il y ait deux arts. Il y a l’art populaire, et l’art élitiste. Le premier est plein de vie, le second, austère. Peut-être ont-ils des fonctions différentes ?

Le peuple veut oublier ses tourments ? L’élite n’a rien à oublier, elle cherche à justifier ses privilèges par la beauté de son esprit ? A créer un univers artificiel accessible à elle-seule ?

(L’économiste Galbraith disait que l’élite appelait « travail » sa vie sociale, ce que le peuple nommait « loisirs ».)

Auteur et oeuvre

Faut-il considérer une oeuvre, sans s’occuper de son auteur ? (Débat entre Proust et Sainte-Beuve.) Je pense que cela sous-entend que l’oeuvre a une signification universelle. Or, il me semble qu’elle est éminemment liée à la culture qui l’a créée. Nous pouvons être touchés par la production d’une culture qui ne nous est pas familière, mais c’est parce que nous projetons sur elle nos fantasmes. C’est ce qui est arrivé à Sade en 68.

Bien sûr, il est possible que certains enseignements passés soient toujours valables. C’est le cas des travaux de philosophie, qui nous servent encore à formuler notre pensée. Cependant, pour les comprendre, il faut faire un travail d’exégèse compliqué, du type de l’exercice qui est à la base de l’anthropologie.

(Proust : « un livre est le produit d’un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices« .)

Bonheur fou

« Le Proust inconnu, s’il existe, en train d’écrire son oeuvre, invente en ce moment un langage, crée un style, use souverainement de toutes les libertés, en largeur, hauteur et profondeur, dont ne s’est jamais privé et ne se privera jamais aucun des maîtres de la fiction. » (François Mauriac.)

La création comme liberté totale ?

The passenger

Publicité pour « The Passenger« . Renseignement pris, « The passenger » est la traduction française de « The commuter ». Car c’est l’histoire d’un banlieusard qui « se retrouve pris dans un terrible engrenage. Une conspiration qui devient une question de vie ou de mort, pour lui ainsi que pour tous les autres passagers ! » dit Allociné.

Imaginons que cette oeuvre soit la seule qui surnage de notre temps, que penserait-on ? Que la vie dans un train de banlieue est un combat ? L’art, pour autant que l’on puisse parler d’art ici, ne cherche pas à dire la vérité, mais à susciter une émotion. Celle-ci a sans doute une fonction, mais qui dépasse notre entendement.

C’est peut-être parce qu’on a voulu, ces derniers temps, que l’art ait un sens, que j’ai le sentiment qu’on l’a tué ?