Qu'est-ce que l'art ?

Très tard, la radio raconte une histoire familière. Petit à petit, je saisis que c’est celle de Céleste Albaret, la gouvernante de Proust. Ce sont les dernières heures de Proust. Or, c’est une comédienne qui parle, et pas Céleste, que j’ai entendue dans une autre émission. Toute l’émotion est perdue ! 

Voilà pourquoi j’ai toujours aimé interroger les gens, et écrire leurs paroles. Et c’est pour cela que j’aime La fin de l’homme rouge. Il y a dans la vie, surtout la vie la plus modeste, des drames qui laissent l’artiste sans voix. 

Relisons Molière ou écoutons Racine, comme le jouait probablement Sarah Bernardt, d’un souffle. L’art de l’artiste, c’est de susciter l’émotion par l’artifice. Cela demande du génie. 

Top artisan ?

Paradoxe français. Notre artisanat d’art a une exceptionnelle réputation internationale. Depuis des siècles, la France réalise des chefs d’oeuvre ! Pourtant, nos artisans tirent le diable par la queue. Souvent, ils ont honte d’être artisans ! De ce fait, beaucoup de jeunes doués pour l’artisanat s’en détournent et perdent leur vie dans des métiers de gratte-clavier. 

« Top chef » a changé l’image du cuisinier. Et si l’on pouvait faire de même pour l’artisanat d’art, ou l’artisanat, plus généralement ? 

Une des questions que l’on se pose ici

Brassaï

Brassaï était l’antithèse de l’artiste moderne. Il a commencé à faire de la photo à 30 ans, alors que rien ne l’y prédisposait. Il a développé une technique qui lui est propre. Et il vivait la nuit, avec un groupe d’artistes, dans le quartier Montparnasse, quittant brasserie après brasserie, à leur fermeture, et finissant dans la gare Montparnasse, à manger des croissants chauds, à cinq heures du matin. IL photographiait cette vie. (Idées venues d’une émission de France Culture.)

De l’émergence du changement ? Au début du siècle dernier, il s’est passé quelque-chose à Paris qui a fait que l’on a pensé que l’art avait découvert un champ d’exploration nouveau, ce qui a attiré, de partout dans le monde, ceux qui avaient l’esprit de cette révolution. Ils ont réalisé ses promesses, jusqu’à l’absurde. Le changement était fini.

Daniel-Henry Kahnweiler

Daniel-Henry Kahnweiler a été le marchand d’art des cubistes. Curieuse histoire, car c’était un marchand de 22 ans, qui n’avait rien vendu, et les cubistes vivaient dans une misère inimaginable. Il n’est pas impossible que ses commandes aient « fait » certains artistes, qui n’auraient pas pu consacrer leur temps à la peinture, sans lui.

Il disait que chaque école avait son vocabulaire. Il fallait donc commencer par comprendre le langage avant de pouvoir saisir l’art.

Mais il s’est arrêté à l’art abstrait. Là, il n’y avait pas de langage ?

(Une rediffusion de France Culture.)

European Painting and Sculpture

Qui l’eut dit ? Qu’un jour je lise un ouvrage d’art ! Mais celui-ci, trouvé par hasard, représente peut-être la culture anglaise à l’un de ses sommets. Un temps où les plus grands esprits écrivaient de manière simple et concise et cherchaient à mettre en mots l’apparemment inintelligible. Ce que, peut-être, seuls, les philosophes grecs avaient réussi avant eux.

Donc, ce livre est une sorte d’anthropologie de l’art. Il cherche à décrire ses « structures ». La définition « d’art » n’est peut-être pas sa plus grande réussite, d’ailleurs : « une conception humaine rendue explicite grâce à un support ». De même que la beauté « communication réussie d’une émotion personnelle ». Pour être exact, l’ouvrage ne parle que de peinture, et pas de sculpture, contrairement à ce que dit son titre.

Plus intéressante est sa description du changement. Tout d’abord, l’art européen se démarque de l’art oriental en ce qu’il décrit une apparence, et qu’il s’intéresse au corps, à la vie, et que, justement, il évolue, alors que l’art oriental parle d’essence, et utilise pour cela des symboles éternels. La peinture européenne a progressé par phases, avec des périodes de créativité échevelée, suivies d’un assoupissement définitif. Comme dans la théorie de Hegel, chaque culture est, à un moment, un contributeur décisif, avant de s’éteindre. Tout part de l’Egypte, puis connaît un point culminant avec la Grèce, Rome est un néant créatif. Ensuite, Byzance marque un virage oriental : l’Eglise s’intéresse à l’âme, pas au corps, l’art redevient symbole. Avec Giotto et Florence, l’histoire repart dans le sens du corps et de la représentation. La Renaissance est italienne, Florence, Sienne, Venise. L’innovation se poursuit en Hollande et en Espagne, avant que la France ne devienne son principal foyer, à partir de la fin du 17ème siècle. Ce changement semble subir deux influences. D’abord, il reflète la culture de la nation qui l’accueille et l’esprit du temps. Ensuite, et avant tout, il est une recherche de représentation du monde visible, ponctuée d’une succession d’innovations.

Mais l’art est surtout contraint par la façon dont, collectivement, la société perçoit la réalité. Tout le monde peint de la même façon au même moment. Le changement artistique est un changement d’état d’esprit collectif. C’est pour cela qu’il est difficile.

On est en 1950. Eric Newton s’interroge sur l’avenir de son sujet. L’art est une chose compliquée. Car il est un mélange d’imagination, de technique, et il s’inscrit dans une relation à la société, à un client en particulier, et à des normes sociales, en général. Il semble penser que la contrainte est nécessaire au génie. Or, justement, l’artiste moderne s’est abstrait de la contrainte, pour exprimer son individualité. De ce fait, il n’a plus rien à dire ? Art européen : la fin de l’histoire ?

Catharsis

L’idéal littéraire du fin dix-neuvième, début vingtième aurait-il été la catharsis ? Question que je me pose en lisant Mauriac, Montherlant, Virginia Woolf, D.H. Lawrence.

La catharsis, c’est le calme après la tempête. C’est un moment de grâce et de révélation après le chaos auquel on a su faire face. C’est la récompense immanente de la vertu.

C’est aussi, apparemment, ce que cherchait à atteindre le drame des Grecs anciens.

Mais est-ce une bonne idée de provoquer ce phénomène de manière artificielle ?

Il est possible que les drames anciens aient eu pour mission d’expliquer à l’homme que la vie n’avait rien de rationnel (contrairement à ce qu’enseigne la science moderne), mais qu’il ne faut, surtout, pas désespérer : on a en soi les ressources pour faire changer la situation.

Paul Verlaine

Je me suis mis à lire Verlaine. Observations :

  • Alors que Verlaine était le poète du peuple, il semble maintenant qu’il faille être un ultra intello pour le comprendre. 
  • L’apprécier est une question de culture, qui s’acquiert, et que je n’ai pas. Une hypothèse. 
  • Ce qui me frappe est ce qui rend son oeuvre différente de celle de Baudelaire. Baudelaire a des comptes à rendre avec la société, ce que je n’aime pas. Quant à ses poèmes, leur forme me semble beaucoup plus travaillée que celle des poèmes de Verlaine. Ces derniers sont légers, « aériens ». Ils ressemblent, plus que ceux de Baudelaire, à ce que j’attends d’un poème. (Le poète est émerveillement devant l’incompréhensible, qu’il s’agisse du miracle de la beauté ou de l’apparente injustice du sort.)
  • J’entendais Paul Léautaud dire que Verlaine avait été un monstre. Comment un monstre peut-il produire une telle oeuvre ? A moins qu’il faille se noyer dans l’alcool pour parvenir à entrapercevoir le paradis ? 

Jack Kerouac

« A mon âge, on ne lit pas, on relit. » Pourquoi pas « Sur la route », de Jack Kerouac ? me suis-je dit. Je devais avoir seize ans quand je l’ai lu pour la première fois. J’en garde un bon souvenir, sans me souvenir de quoi il parlait. Sinon que ça n’avait rien de révolutionnaire.

Cette fois, j’ai été arrêté dès les premières pages. J’ai eu l’impression d’une rédaction de collège.

J’air regardé ce qui était écrit de la vie de Jack Kerouac. Effectivement, le livre n’a pas été édité pour ses vertus littéraires, mais parce qu’il était la voix d’une nouvelle génération. C’était un coup marketing propre à la culture américaine, la véritable « start up nation ».

Il en a fallu peu pour que personne n’entende parler de Jack Kerouac ? Et que personne n’explique son succès commercial par le génie de l’auteur ?

L'émergence de la musique

J’entendais Marek Janowski dire que le 19ème était l’âge d’or de la musique symphonique. (Les grands entretiens de France Musique.) Je me demande aussi si la littérature ou la science n’ont pas passé leur âge d’or. Quant à celui de la philosophie, il fut grec et allemand, dans l’espace de peu de générations. Ensuite, on n’a fait que couper le cheveu en quatre.

On a peut-être tort de croire que le progrès est continu, que demain ressemblera à hier, en mieux. Application de la théorie de la complexité ? De temps à autres, les conditions sont favorables pour « l’émergence » de quelque-chose de neuf ?

GAFA et LVMH

M.Arnault serait plus riche que M.Gates. Seconde fortune mondiale. Et si l’avenir n’était pas numérique ? LVMH c’est l’émanation d’une exception culturelle française : le luxe. Et, ce savoir-faire millénaire, le peu qu’il en reste ?, vaut cher.

J’ai d’ailleurs toujours pensé que M.Jobs était un designer. Et que si Apple avait une telle valeur, c’est parce qu’il avait conçu des objets d’art.

L’art, au fond, est l’anti artificiel. On ne sait pas pourquoi, mais il y a des gens qui ont du talent. Et tout ce qu’ils touchent vaut, on ne sait pas pourquoi, cher.