Gide expliqué ?

En relisant Gide, récemment, je me suis demandé pourquoi il avait joui, en son temps, d’une telle autorité. Ses romans n’ont que la peau sur les os. 

François Mauriac a peut-être trouvé une solution à ce problème. Dans ses Mémoires intérieurs, il écrit que « l’immoralisme » de Gide a été une révélation pour la société de son époque, y compris pour lui. 

Gide répondait, peut-être, à une aspiration inconsciente de la haute bourgeoisie. Elle était dans une situation paradoxale : elle vivait dans le carcan de règles morales désagréables, ridicules, tout en ayant les moyens d’une existence oisive et dissipée. Pourquoi ne pas profiter de sa situation sans mauvaise conscience ?  

D’aucuns diraient que la règle était la condition de la richesse, héritée. 

Mais, peut-être aussi, l’enseignement de cette affaire est que l’art est un phénomène de société. 

Heureux les simples d'esprit

Un jour, je visitais une exposition d’artistes amateurs, au Grand palais. J’étais surpris qu’autant de gens peignent aussi bien. Pourtant l’exposition n’avait aucun intérêt.  Pourquoi donc ? Je me suis souvenu de ce qu’on disait d’un imitateur dans ma jeunesse : il imitait un imitateur (Thierry Le luron, en l’occurence). Eh bien, je crois que ces artistes n’exprimaient pas leurs sentiments mais ce qu’ils pensent qu’un artiste doit exprimer. 

Je me demande si une des caractéristiques de notre époque n’a pas été justement ce phénomène. Nous ne pensons plus par nous mêmes, nous nous demandons ce qu’il est bien de penser. 

L’antidote s’appelle existentialisme. Cela consiste à partir à la recherche de ses convictions. On ne naît pas homme, on le devient, dit Sartre. Notre programme ? 

Et si l'on se taisait ?

Charlie Chaplin a commencé sa carrière dans un groupe théâtral silencieux. La raison en était qu’alors, en Angleterre, les textes des pièces devaient être soumises à approbation. Le muet permettait de dire ce qui aurait été censuré. (Emission de la BBC.)

« Nous n’avions pas besoin de paroles, nous avions des visages » dit Gloria Swanson, dans Sunset Boulevard. L’émotion passe bien mieux par le corps que par les mots. 

En ces temps de cancel culture, réinventons le muet ?

Impossible Tchekov

J’admirais l’art de Tchekov. Grâce à la radio, qui diffusait nouvelles et pièces. Magie de l’expression juste, et brève. 

Mais, nous ne pourrions plus avoir de Tchekov. Pour payer ses études de médecine, il publiait des contes dans les journaux. Son talent a été reconnu, et il est devenu écrivain. Aujourd’hui, il n’y a plus de journaux qui publient des contes. Et il n’est pas certain que l’Education nationale fournisse un enseignement nécessaire à l’expression du talent.

Aspect mystérieux du changement, qui fait que beaucoup de bonnes choses disparaissent. Un peu comme si la société était frappée d’amnésie, et redémarrait de temps à autres de zéro, en balayant le passé.

Heur et malheur de l'art moderne

La « création contemporaine » a envahi France Musique. 

Une théorie. Au 19ème siècle, l’art a fait l’objet d’une mode dans la haute société. Comme on le lit chez Proust, sa principale occupation était de faire preuve de « bon goût », en découvrant de nouveaux talents. Par conséquent, le véritable artiste devait être un innovateur, cf. les impressionnistes, Cézanne, Whistler, Picasso… Il « épatait le bourgeois », en le choquant. Et il devenait très riche. Mais le bourgeois, épaté, a vu le parti qu’il pouvait tirer de l’affaire. Il a acheté l’art. Il se fiche qu’il soit laid, ou qu’il soit beau. Le tout est qu’il fasse l’objet d’une sain mouvement spéculatif, comme une action. Seulement il a acheté l’art matériel, ce qui peut être acheté, donc les tableaux et pas la musique. 

Aujourd’hui les milieux intellectuels pensent toujours que le véritable artiste doit choquer les conventions, parce qu’il doit être en avance sur son temps. Et qu’ils sont des précurseurs du changement. Seulement, là où il n’y a pas spéculation, il n’y a pas de marché pour l’art révolutionnaire. Il y a Radio Classique. 

Whistler

Le peintre, au 19ème siècle, fut un phénomène de société. Il était un dandy extravagant. Et lorsqu’il réussissait, il devenait un phénomène spéculatif, et extraordinairement riche. Mais, entre temps, ses moeurs dispendieuses lui avaient fait connaître tous les malheurs. Seulement, il était à la poursuite d’un idéal, d’une vision de l’art, auquel il sacrifiait tout. 

Voilà ce qui semble avoir été la vie de Whistler, peintre de son temps. 

(Whistler, édition Sirocco, 2004 : pas d’illustration sur Internet…)

Turner

Livre sur Turner. Que de l’abstrait moche. Je n’aime pas ses couleurs. 

En deuxième lecture, il apparaît quelque chose. Une forme d’impressionnisme qui ne serait pas impressionniste. 

Mais tout change lorsque je regarde la liste de tableaux que publie wikipedia. D’une part ses tableaux, éclairés de l’intérieur par l’ordinateur, se transforment, d’autre part, il apparaît que le style de Turner a changé du tout au tout. Comme chez Picasso, il y a même eu plusieurs périodes. Son intérêt, finalement, l’a porté au mouvement des éléments et de la lumière. 

L’art est-il, ou a-t-il été, une recherche de l’essence ? 

En tout cas, ce qui est surprenant est que Turner est mort extrêmement riche. Peut-être est-ce là un aspect paradoxal du capitalisme. En effet, les Anglais de son temps considéraient la peinture comme un placement. Et à partir du moment où quelque duc avait choisi un peintre, la spéculation le concernant menait bon train. Apparemment quoi qu’il produise. Ce qui, à l’opposé de ce que l’intellectuel pense du bourgeois, favorise les recherches artistiques les plus abstraites. 

Art dévoyé ?

Il semble qu’il n’y ait plus d’art. Pourquoi ? J’aurais bien du mal à définir ce qu’est l’art. Mais ce qui ne me plaît pas semble avoir deux causes : le marché et l’intellectuel. 

Plus précisément ? Par « marché », il faut entendre une sorte de « populisme » : c’est considérer l’être humain comme une « masse animale », ramenée à des instincts aussi bas que possible. Par intellectuel, il faut entendre quelque-chose comme ce qu’est devenu le mot « élite » dans l’esprit de beaucoup de gens : un dévoiement ridicule du sens original du mot. 

Voilà qui rappelle Aristote et son « juste milieu ». Et si « l’art » était, comme chez lui, le « juste milieu » entre les deux dérives extrêmes que sont « le marché » et « l’intellectuel » ? On ne serait probablement pas beaucoup plus avancé. 

La transformation de l'artiste

Pourquoi la musique contemporaine est-elle aussi mal sonnante ? me dis-je, en écoutant France Musique.

Jadis, l’artiste était payé par son public. Que ce soit le roi et la haute société, ou le peuple. Il faisait de la musique qui leur convenait, « classique » ou populaire. Puis, on a dit que la bonne musique était celle d’en haut. Et qu’il fallait l’enseigner en bas. Projet des « maisons de la culture ». Financé sur fonds publics, le musicien est devenu instituteur. Il a fait la musique qui lui plaisait, et il l’a imposée au peuple.  

Pertinente hypothèse ? 

La fin des banlieues moches ?

Changement à effet de levier : si l’on voulait amener de la joie dans nos vies, par où commencer ? 

Notre société est devenue moche. Et cela la rend triste. Pourquoi ? La machine, probablement. La main de l’homme n’a plus le droit de cité. Les maisons sont faites par des machines. Et même quand l’homme est là, il suit des procédures, il est une machine. Il y a pire. On aurait bien du mal à dire ce qui est « esthétique », mais il est certain que l’Education nationale détruit en nous tout ce qui peut ressembler à un sens de l’esthétique. Quand l’enseignant a passé, rien ne repousse. 

Comment changer, quand on ne sait pas où l’on va ? Commencer par un petit domino. 

Un designer urbain propose de s’en prendre à la tristesse des espaces publics, en leur apportant de la couleur (mais pas des tags moches). Un espoir ?