Art et vie

L’autre jour j’entends parler de l’Oulipo. Création littéraire par la contrainte. Drôle d’idée, car le poème classique n’est que contrainte : quoi de neuf ? Et d’ailleurs, qu’est-ce que l’Oulipo a bien pu donner à la France ? Pour moi il avait été sans lendemain. Il avait été créé par quelques fantaisistes à l’esprit mathématique. Il avait donné quelques blagues de potache. Fin. Mais j’ai appris qu’il s’était survécu. D’ailleurs, il a produit Les papous dans la tête de France culture, que j’ai longtemps écoutés. Un moment de calme, sans plus, mais c’est si rare aujourd’hui, que ça n’a pas de prix. (Ce qui lui a certainement valu d’être liquidé par France Culture.)

Pourquoi la poésie n’est-elle plus rien en France et existe-t-elle en Angleterre ? Je soupçonne que la différence tient à ce que l’art, dans les pays anglo-saxons, parle de la vie. Le poète parle de lui. Shakespeare parle des passions humaines. De bruit et de fureur. La France, en quelque sorte, a toujours fait de l’art pour l’art. Du noble, du grand sentiment, du décorum pour la galerie et l’histoire. L’abstraction a fini par vider l’art de sa substance, qui est humaine. L’Oulipo en est l’exemple.

Vive la liberté !

J’ai l’impression, avec d’autres, que la vie tend à faire de nous des machines. Du coup, tout devient banal. L’art nous fait redécouvrir le monde « comme si c’était la première fois ». Il nous ramène à la « réalité ». Ou à ce qui peut le mieux porter ce nom.

Quant à la contrainte, à la forme du poème classique par exemple, elle me semble un moyen de forcer l’esprit (de l’artiste) à se révolter, à secouer sa paresse, et donc à retrouver le monde tel qu’il est ou devrait être.

Une question qui se pose alors est : l’art peut-il renaître ? Ou la société va-t-elle nous décérébrer ?

Rien de neuf, bien sûr. Mais il me semble que le point de vue le plus intéressant sur la question est celui de Tocqueville, pas celui des philosophes patentés. Car il me paraît ne pas se contenter d’un constat, d’une théorie, de la raison pure, mais aborder la question sous un angle pratique, anthropologique, scientifique. Il attribue le mal à la « massification » de la société. Et, effectivement, depuis que tout le monde est intellectuel, il n’y a plus d’intellectuel. Les classes privilégiées se sont décrétées « élites ». Et le talent est noyé dans la masse, et n’a plus les moyens de vivre. L’Angleterre, qui a gardé une société de classes, prend bien mieux que nous soin de son talent. Ce qui permet même à un pauvre talentueux, de temps à autres, d’émerger.

Pour autant, il n’est sûrement pas une bonne chose pour la société que l’on ne réserve le droit de penser qu’à quelques-uns. Bref, le mystère est entier.

Un espoir ? La nature de l’homme n’est pas l’esclavage, peut-être trouvera-t-il un moyen nouveau de se tirer d’affaire ? Et l’art renaîtra ?

Considérations fumeuses ?

Leonard et le mafieux

Histoire du vol d’un tableau de Léonard de Vinci à un duc, qui possède 1000km2 de territoire britannique. (The missing madonna, BBC.)

Pourquoi voler un tel tableau ? Apparemment, une logique de prise d’otage. Plus curieusement, ce serait une pratique de mafieux. Quand ils se font pincer ils négocieraient une remise de peine en échange de tableaux.

L’inventivité humaine est sans borne ?

Femme fatale

Qu’est devenue la femme fatale ? Je relis un recueil de traductions de polars américains des années 50, et je me demande en quoi un roman reflète une société.

Qui a déjà rencontré une femme fatale ? N’est-elle pas un fantasme ? Un fantasme d’une époque coincée ? La contrepartie de l’idéal de fidélité conjugale d’après guerre ? Le fantasme évite de passer à l’acte ?

Mais, aussi, le polar est un « genre ». Un genre est une invention de la société. Peut-être part-il d’un besoin. Mais, très vite, il l’enferme dans des rites. Le consommateur ne veut pas être surpris. Le créateur devient un tâcheron.

Pour autant, le « genre » peut aussi avoir une influence sur la société. Car celui qui en respecte les règles peut lui faire dire beaucoup de choses, par exemple orienter le drame romantique vers le suicide. D’ailleurs, ce qui m’a fait renoncer au cinéma, c’est d’y distinguer aussi nettement les intentions, moralisatrices et manipulatrices, du réalisateur.

Innovateur, tâcheron, manipulateur ? L’art suivrait-il le cycle du changement selon Hegel : en soi, pour soi, en soi et pour soi ?

La poétique

J’en suis arrivé à me poser bien des questions sur la poésie. Ce livre peut-il y répondre ?

Surprise, pour commencer. Je l’ai lu d’une traite. Ce qui doit être la première fois que cela m’arrive. C’est un étonnant grand écart entre la culture la plus exigeante et la langue la plus accessible. Il a l’élégance d’être à la fois extraordinairement savant, et de tout expliquer simplement, et discrètement, si bien que je n’ai pas eu l’impression d’être inculte. J’apprécie aussi le choix des poèmes : pour une fois, je les comprenais !

Pour le reste, c’est à la fois un ouvrage très sérieux, qui examine son sujet sous tous ses angles, et une réflexion (inquiète ?) sur le sens et l’avenir de l’art du poème.

Ce que j’en retire :

J’ai toujours été mal à l’aise avec les « enjambements ». J’ai compris qu’une grande partie de l’art du poème est dans le dit enjambement, dans le « e » non muet, dans la diérèse, et dans la diction, d’une manière générale. (Ce qui fut une révélation.) Et que je passerai probablement toujours à côté de cet art, car il s’apprend, comme la langue, par la pratique, et à haute voix, et non dans les livres.

Au fond, le poème, comme l’art, est un moyen d’exprimer ce qui ne peut l’être par le langage ordinaire, qui est extraordinairement limité. Comme pour les « figures de style », en transgressant les règles, on fait émerger un sens qu’elles « tuaient ».

La « technique » joue un rôle probablement essentiel. Elle contraint le poète à l’humilité, sans laquelle on ne peut rien atteindre de profond. (« L’artiste » moderne est un pantin qui a coupé ses fils ?) Mais, à l’envers, il y a le danger de l’hermétisme (cf. un commentaire du Cimetière marin, qui dévoile que des termes apparemment ordinaires doivent être pris dans leur sens latin ou grec). Le poète est prisonnier de sa culture et de ses codes, c’est l’art pour l’art, dans un autre sens que celui qu’avaient en tête les inventeurs de la formule. (Ce que Paul Watzlawick appelait un « jeu sans fin » ?) Le bateau s’est peut-être affranchi de ses « haleurs », mais, il ne sera jamais autre chose que ce qu’ils ont voulu qu’il soit : un bateau.

La mission du poème est d’atteindre à l’universel, est il dit. Il n’appartient pas au poète. Mais il me semble, au moins dans sa version moderne, être devenu une arme de combat. Les fleurs du mal, sont, par exemple, le manifeste du « bourgeois bohème » aussi bien du 19ème que du 21ème siècle. On en revient peut-être à l’importance de la technique et de l’humilité ? Ronsard et Villon étaient des hommes avant d’être des artistes ?

Finalement, j’ai appris que notre langue avait produit une poésie unique (« La mélodie du français est très subtile, c’est le produit rare et délicieux d’une terre avare, le fruit d’une très patiente et très savante culture« ). Or, notre monde « post moderne », et sa culture matérialiste de masse, lui a été fatal. Peut-elle renaître ? Lorsque je regarde ce que produisent les USA, exemple type de ce que nous sommes devenus, j’ai peu d’espoir. Mais, il y a peut-être des miracles : après tout, on a bien été capables de ressusciter les Grecs. Peut-être que, dans deux mille ans, un esprit éclairé découvrira ce livre ?

Forever young

La science cqfd parlait de l’expérience des « fentes d’Young » (expérience que n’a jamais faite Young, ai-je appris !) et avait programmé, en intermède musical, Forever young.

Trouvant le texte bizarre, l’ai-je compris ? j’ai enquêté. C’était une chanson que j’ai beaucoup entendue dans ma jeunesse, sans me poser beaucoup de questions à son sujet. Aussi ai-je été surpris de découvrir qu’elle était le fait d’un groupe allemand, et pas anglo-saxon, en dépit de son texte anglais.

Selon mon interprétation, ce serait un manifeste anti bombe atomique. Atomkraft, nicht danke. Plutôt que Forever young, ça serait plutôt : je ne veux pas mourir. Je veux rester éternellement dans l’état d’innocence et d’irresponsabilité de l’enfance.

Je comprends mal l’anglais, et encore plus mal la poésie, mais cette chanson me semble confirmer ce que je pensais de l’oeuvre de Bob Dylan : c’est une escroquerie. Les chanteurs de notre temps désirent exprimer quelques sentiments simplistes, et peu originaux, ils trouvent quelques formules qui donnent l’impression d’être artistiques, et le tour est joué ! En fait, tout le talent est dans la mélodie. Mélodie entêtante et quelques mots faussement profonds, c’est la recette du succès.

All that glitters

On ne peut pas dire cela. A un moment, j’ai fréquenté les journalistes. Ce qui m’a frappé est que, lorsque je leur disais ce que je lisais dans la presse anglo-saxonne, ils me répondaient qu’ils ne pourraient pas l’écrire. Ce qui était d’autant plus curieux que gauche et droite censuraient des opinions qui auraient dû servir leur camp.

Ce souvenir m’est revenu en écoutant « All that glitters », une enquête de la BBC sur le milieu de l’art moderne. Aurait-on, en France, le droit de diffuser cette émission ?

Il y est question d’un des scandales qui a secoué ce petit milieu. Un jeune galeriste est devenu extrêmement riche, avant de finir en prison, en jouant sur l’art à la manière des financiers, par exemple en se faisant payer pour des oeuvres qu’il ne possédait pas.

Ce que disait crûment l’émission, c’est que l’art moderne n’est que spéculation, il n’a aucune valeur en tant qu’art. D’ailleurs, il est stocké dans des entrepôts. Personne ne le voit. A un moment, par exemple, les réserves de l’escroc sont auditées. Or, il lui manque une oeuvre. Il n’a aucun mal à la reconstituer. Ce qui abuse l’auditeur.

Ce que disait aussi l’émission, c’est que c’est un milieu consanguin. Ceux qui y évoluent sont des « enfants de ». Soit de gens du milieu, soit de « gens importants ». Une petite élite bobo qui vit dans le luxe, la fête et la drogue.

L’art de la vérité

Dans La belle noiseuse, de Jacques Rivette, il est dit, si mes souvenirs sont bons, que l’art révèle la réalité de l’individu.

Fus-je photographié par des artistes ? En tous cas, il me semble que la photo reflétait plus les a priori du photographe que ce que je pensais être. En particulier, mes parents aimaient me trouver « tellement gentil » (mais pas très malin).

C’est une théorie que l’on retrouve souvent chez le philosophe. Par exemple chez Bergson.

L’artiste est aimé de l’intellectuel. Il le voit comme le héros de la lutte contre le bourgeois matérialiste (le bourgeois ne perçoit la nature que comme moyen).

De ce fait, l’artiste n’est-il pas, lui aussi, instrumentalisé ?

(Curieusement, dans mon souvenir, les personnages de Rivette étaient extraordinairement bourgeois…)

Bataille de Cannes

Le Festival de Cannes aurait été lancé, en 1939, en réaction à la prise de contrôle de la Mostra de Venise par Goebels. C’était le festival du monde libre. Et il se situe à Cannes, semble-t-il, du fait d’un habile lobbying de la mairie et d’un hôtelier, qui ont argué de ce que Cannes était le lieu de villégiature des Américains. La guerre s’étant déclarée en même temps, la première édition n’a pu avoir lieu.

La Mostra a été créée en 1932. Premier festival du film, elle est la reconnaissance de ce spectacle populaire comme un art. Il est logique, dans ces conditions, que ce soit un régime dit « populiste » qui en ait eu le premier l’idée.

Dans l’émission de France Culture, grâce à laquelle j’ai appris ce qui précède (Concordance des temps), j’ai aussi entendu dire que Jean Zay, le ministre radical qui est à l’origine du festival, aurait aussi inventé le système de financement du cinéma français actuel, qui a probablement fait son succès. (Un exemple de protectionnisme…)

Personnellement, je ne trouve pas beaucoup d’intérêt au festival de Cannes. Sa sélection ne me concerne pas. Qu’est-ce qui explique son succès ? Son origine ? Et le fait que les Américains en aient peut-être fait, au moins au départ, « leur » festival ?

Art et matière

L’artiste a la côte dans les milieux intellectuels. On lui prête des vertus de clairvoyance. Ce serait une sorte de simple d’esprit révolutionnaire. Il épate le bourgeois.

La théorie de Bergson, si je la comprends bien, explique peut-être cette opinion. Il est dit qu’alors que nous ne voyons de ce qui nous entoure que ce que nous pouvons en faire, l’artiste, quant à lui, le perçoit tel qu’il est. Le roi est nu.

Doute. Il suffit de regarder un tableau ou d’écouter de la musique pour savoir que l’artiste est de son temps, et qu’il n’est qu’un artisan, qui applique des techniques. Et qu’il lui a fallu des décennies pour les connaître. Au moins autant que le commun des mortels, et peut-être bien plus que lui, il cherche autour de lui ce qu’il peut exploiter. Il ne voit que ce qui lui est utile.

En revanche, il n’est pas interdit de penser que, ce faisant, il révèle ou crée quelque-chose d’unique, « d’incompréhensible », et qui, de ce fait, est un défi bénéfique à la raison.