Pauvre Arménie ?

L’Occident a dominé le monde, ses intellectuels se sont répandus en belles paroles. Ils avaient la possibilité de faire de la planète un endroit gouverné par la raison. Mais ils sont passés à côté de leur destin. La loi du plus fort devient universelle. Et on n’entend plus parler de « care », curieusement. Voilà ce que l’on pourrait se dire lorsqu’il est question d’Arménie (Affaires étrangères de France culture, la semaine dernière).

Il ne fait pas bon être arménien. L’Arzerbaïdjan est gorgé de l’argent du pétrole, grâce à la guerre en Ukraine. Elle a de son côté, la Russie et la Turquie, et de surcroît Israël. Les Occidentaux n’osent plus rien faire.

Mais, voilà, dans ce monde curieux. Il y a tout de même un équilibre. Car les Iraniens, n’ont aucun intérêt à ce que le conflit ait une issue trop favorable à leur ennemi israélien. Et l’affaiblissement de la Russie pourrait amener l’Arménie à se rapprocher, tout de même, des Occidentaux. Monde complexe. Des dangers d’une morale à courte vue.

Décolonisation et bain de sang

Petit à petit, j’en viens à penser que la décolonisation, loin d’avoir été une glorieuse guerre de libération, a été un bain de sang totalitaire.

Son « idéal type » paraît être la révolution culturelle chinoise. À savoir le désir de transformer un pays sur le modèle occidental, mais en gardant son âme. Bref, l’adoption de l’idée de « nation », telle que définie par l’Occident.

Tout ce qui s’opposait à la réalisation de cet idéal a été massacré. C’est probablement ainsi que s’explique l’histoire des Arméniens en Turquie.

Quant aux intellectuels français, qui ont vu dans ces régimes la matérialisation de leurs idéaux, ont-ils confondu aspirations au nationalisme et aux droits de l’homme ?

Génocide arménien et esprit des lois

Un parlement ne peut décréter qu’il y a eu génocide en Turquie sans aller contre l’esprit des Lumières, dit L’Esprit des Lumières de Tzvetan Todorov.

Les députés français n’en étaient pas à leur coup d’essai. Quelques années plus tôt, ils avaient décidé que la Turquie était bien coupable du génocide Arménien (…) La puissance publique n’a pas le droit de décider où réside la vérité, disait Condorcet.

Les Lumières distinguent en effet le bien du vrai. Le rôle du politique est de dire le premier, celui de la science le second. Aucun ne peut contraindre l’autre.
Quand le parlement décrète qu’il y a eu génocide n’agit-il pas comme l’Église condamnant Galilée ? De simples êtres humains s’arrogent le droit de définir une fois pour toute ce qui est vrai, et de mettre un terme à la marche de la science ? Le sujet est beaucoup plus grave qu’il n’y paraît. C’est la liberté de l’homme qui est en jeu. Comment justifier, en effet, qu’un homme puisse être empêché de poursuivre le vrai ?  Si l’Etat décide du vrai, et condamne les contrevenants, c’est la dictature !
Certes. Mais les Lumières, comme l’explique T.Todorov, ont aussi dénoncé le scientisme : la science comme valeur absolue. Peut-on laisser une science folle faire n’importe quoi ? D’ailleurs, les Lumières n’étaient-elles pas un moralisme ? Ce qu’elles mettent au dessus de tout, y compris probablement de la science, c’est la « volonté générale », celle du peuple.
Qu’est-ce que cela donne dans notre cas ? Que pense la volonté générale du génocide arménien ? Probablement pas grand-chose.
Et si ce que révélait ce débat était une faille de notre 5ème République ? L’exécutif peut y faire ce qu’il veut, sans consulter grand monde. Et si la première victime en était M.Sarkozy ? Et si un président impulsif avait besoin de contre-pouvoirs pour le forcer à donner le meilleur de lui-même ?

France et Turquie

La France a-t-elle eu raison de se mettre les Turcs à dos, en pleine crise ?

The Economist estime que le gouvernement a pris ce risque pour acquérir les voix des Arméniens de France. (Pour ma part, je pensais qu’il faisait signe à l’électorat du FN.)

Il remarque aussi que Barack Obama a découragé les élus américains de légiférer sur la question, et que les Arméniens qui vivent encore en Turquie préféreraient ne pas faire les frais de nobles idéaux. (Watch your words)

1308

Les découvertes de la dernière centaine :

  • Avec le traité de Lisbonne, l’Europe est peut-être à un point de bascule, et la recherche de son président semble l’amener à une réflexion sur ce qu’elle est, qui montre l’isolement anglais. Comment va-t-elle finir ?
  • Jusqu’ici je ne m’étais guère demandé ce que signifiaient les droits de l’homme. Je n’avais pas perçu qu’une approche fondamentaliste du sujet était incompatible avec ce qu’est une « société ».
  • Je ne connaissais pas grand-chose à l’histoire Turco-arménienne ; maintenant, je pense qu’elle a été victime de nos idéologies occidentales.
  • Quant à nos idéologies actuelles, elles étaient à deux doigts de tourner en totalitarisme. Il était grand temps que la crise nous ouvre les yeux.
  • Une réflexion sur le sort d’EdF m’a rappelé qu’un de nos maux nationaux était d’avoir de grandes ambitions mais de ne pas nous en donner les moyens, d’où les malheurs de notre société. (J’ai immédiatement éliminé une partie de mes trop nombreuses activités bénévoles pour mieux m’occuper de celles qui me restaient.)
  • Prise de conscience aussi du dynamisme entrepreneurial des pays émergents (Téléphonie mobile et pays émergents) et, par contraste, qu’une idéologie financière a tué le nôtre.
  • Je me suis longtemps demandé si Mao avait eu raison de se fâcher avec le Confucianisme et si la Chine ne nous singeait pas de manière ridicule. Je crois avoir compris qu’il y avait là le seul moyen de se transformer et de faire absorber par la culture locale les apports de la nôtre.
  • Curieusement ce qui a fait le plus progresser ma très ancienne réflexion sur la comparaison des cultures chinoise et occidentale est le livre de Bill Belt sur le Lean Manufacturing. Le lean est l’émanation d’une culture flexible et durable, mais qui, probablement, tend à se satisfaire d’elle-même. La culture occidentale est une culture de la machine et de la rupture, qui a aussi sa faiblesse : elle devient vite une culture d’héritiers qui ne savent plus que tricher avec les règles de la société.

Turcs et Arméniens

J’écoutais tout à l’heure une discussion sur le massacre des Arméniens par les Turcs. La cause semble en être la « modernisation » de la Turquie, ou peut-être son occidentalisation.

  • Au milieu du 19ème siècle, elle décrète l’égalité de tous. Ce qui ne plaît guère à la majorité turque, qui voyait jusque-là les Arméniens comme de sympathiques inférieurs. D’autant plus que les Arméniens, étant commerçants ou artisans, acquièrent, du coup, une forme de supériorité par leur richesse.
  • Deuxième épisode, qui conduit au massacre et au déplacement de population (juste avant la première guerre) : le nationalisme. Être moderne c’est construire une nation, et nation, si on lit correctement l’histoire de l’Occident, c’est un peuple homogène. Donc il faut se débarrasser de tout ce qui refuse cette homogénéisation.
  • Troisième épisode. Les Turcs, probablement avec un fond de raison, ont estimé que la question arménienne était utilisée par l’Occident et la Russie pour démembrer leur pays. Pas question d’affirmer une quelconque responsabilité dans ces conditions.

Probable nouvel exemple d’enfer pavé de bonnes intentions, de danger de l’application d’une idéologie bien pensante dont on ne mesure pas les conséquences. Bref, le changement tel qu’on le pratique partout, à commencer par l’entreprise.

Peut être aussi nouvel exemple de notre perfidie, ou de notre schizophrénie. C’est parce qu’elle a appliqué nos valeurs que nous rejetons la Turquie au nom de leurs conséquences.