Qu'est-ce que la condition humaine?

Curieusement, qui eut cru que je puisse avoir quoi que ce soit en commun avec un philosophe ?, je me demande si je ne me rapproche pas d’Hannah Arendt. En moins élitiste ?

Premier accord possible. La condition de l’homme, c’est-à-dire ce qui fait de l’homme un homme. Pour elle c’est la politique, au sens grec du terme. C’est-à-dire le processus créatif, entre égaux, qui conduisait la cité à édifier l’avenir. Il me semble aussi que le propre de l’homme est d’avoir des « copains », et de perdre du temps avec eux. Il doit pouvoir penser, c’est-à-dire ne pas être prisonnier de son héritage social, afin d’être capable de le critiquer, et de construire celui de ses enfants. Qu’est-ce qui est plus stimulant que vouloir changer le monde ?

Partagerais-je aussi son jugement sur la société moderne ? Hannah Arendt disait, définition grecque, que l’économie était la gestion de la maisonnée. Son objet était donc d’assurer les besoins primaires de l’individu. Par conséquent, la domination du monde par l’économie signifiait celle de l’homme par ses impératifs physiologiques. Je constate, effectivement, que les emplois se divisent de plus en plus en deux groupes. Celui de « privilégiés » qui vivent nuit et jour en troupeaux de courtisans ; et celui des perdants qui ont du mal à joindre les deux bouts. Le point commun de ces deux conditions est qu’elles ne permettent pas la pensée. Au fond, ce que dit The Economist n’est que cela : soit vous appartenez à l’élite des affaires, en perpétuels vaine réunion et voyage d’affaire, soit vous êtes un loser et vous devez produire sans trêve pour assurer votre rédemption. Les Diogène, à la fausse commune.

Mais tout n’est pas perdu. Hannah Arendt dit encore que devenir un homme résulte d’une sorte de métamorphose. L’on doit sortir de l’esclavage de ses besoins organiques. Peut-être est-ce le sens du combat en cours ? L’humanité lutte contre l’économie qui cherche à flinguer son intellect ? Ce faisant, elle devient humanité ? Elle se « réalise », selon l’expression de Maslow ? Processus douloureux, mais naturel ? Et si c’était lui la condition nécessaire et suffisante de l’humanité ?

Sociologie contre philosophie ?

Il y a quelques temps j’ai entendu Bruno Karsenti dans La suite dans les idées de France Culture.

Première révolution. La philosophie traditionnelle Socrate / Platon serait une réaction à la corruption du langage opérée par les Sophistes. Seconde révolution. Avec la sociologie post révolutionnaire, la dimension sociale de l’existence surgit. La philosophie l’avait manquée, elle qui croyait à la totale liberté du sujet et à une politique uniquement faite par les puissants.
Comme souvent, il est difficile de savoir si j’ai compris quoi que ce soit à ce qu’il a dit. Mais quelque chose m’a rappelé mes réflexions du moment. Et si la philosophie traditionnelle représentait la façon dont notre élite, individualiste, se représente le monde ? Et si la sociologie avait émergé avec la découverte qu’elle n’était pas la seule à compter ?
Cela expliquerait-il pourquoi des gens comme Tocqueville et Hannah Arendt semblent avoir été effrayés par la prise du pouvoir par le peuple ? N’allait-il pas étouffer de ce qu’il y a de beau et de noble dans l’Homme ? Le peuple ne représente-t-il pas sa dimension bestiale ? Dictature du besoin physiologique sur l’intellect ?

Le siècle des utopies ?

Je lis Thatcher and sons, les réformes thatchériennes en Angleterre, et relis l’étude sur le totalitarisme de Hannah Arendt. Parallèles imprévus. Et inquiétants.

Nazisme, communisme et libéralisme, même combat ?
La théorie d’Hannah Arendt est que nazisme et communisme ont voulu réaliser une utopie. Ils ont cru que tout était possible. Pour réaliser ce qui n’est pas possible, ils ont détruit les conditions qui rendent l’homme humain. Comment ? Par le changement pour le changement. (Ce qui ne peut me laisser indifférent !)
Le plus surprenant dans Thatcher and sons, est que l’on y découvre que ce n’est pas Thatcher qui a appliqué le Thatchérisme, mais ses opposants, et surtout le reste de l’Europe. Même nous : les réformes du précédent quinquennat semblent un décalque des réformes anglaises ! Inattendu. Mais surtout, le Thatchérisme était une utopie. Il voulait remplacer la culture du service publique et de la démocratie, corrompus par le socialisme, par celle de l’entreprise. Mais, par « entreprise » il n’entendait pas PME, mais cabinets de conseil ! En 10 ans le gouvernement britannique a dépensé 70md£ en conseil ! Et ces cabinets voulaient installer le marché dans tout ce qu’ils touchaient. Pour cela, ils prônaient le changement pour le changement…

Tocqueville avait-il raison ?
Cela m’a rappelé Tocqueville, qui voyait la révolution française comme la tentative de réalisation d’une utopie. L’illusion d’un monde construit sur la raison. Sommes-nous victimes des illusions de la raison ?

Ou Polanyi ?
Mais il y a un autre livre qui modélise encore mieux à notre situation. C’est La grande transformationde Polanyi. Selon lui, l’histoire récente du monde s’explique par sa réaction à une utopie. Celle du marché. L’utopie du marché veut que tout soit échangeable, comme un produit, de l’homme (marché du travail), à la terre (marché de l’immobilier). Ce qui demande standardisation (tout homme doit être comparable), et mobilité totale (pas de lien social, pas de famille en particulier) : le produit doit aller au plus offrant. D’après Polanyi, les totalitarismes, le colonialisme… seraient des tentatives de rejeter cette utopie de chez-soi, parce qu’elle est invivable, vers les faibles.

Crises de folie de la raison ?
Peut-on construire une théorie du phénomène ? Et si nos crises étaient des sortes de crises d’adolescence de la raison ? Depuis les Lumières l’individu a pris le dessus sur la société. En conséquence, il peut être logique qu’il veuille reconstruire le monde selon ce que lui dicte son cerveau. Celui-ci étant extraordinairement limité, cela le conduit à des désastres.
Surtout, le Surindividu étant le boutiquier anglo-saxon, il est peut-être normal que le degré zéro de l’intelligence, la fiction du tout produit, se soit imposée. Et qu’elle cherche à nous contraindre par sa poigne de fer invisible.
Comment permettre la dimension individuelle de l’existence et éviter ses crises de folie sans aliénation sociale de l’individu ? La raison, qui nous a rendu de bien mauvais services, peut-elle nous indiquer le chemin ? 

La politique détournée par l’homme politique ?

L’autre jour, un ami sortait épuisé d’un échange de tweets avec un homme politique. Il en a conclu qu’en France, la politique c’est l’inefficacité. Il faut absolument l’éviter. Cela m’a rappelé Hannah Arendt.

Sa pensée vient de la Grèce présocratique. A cette époque, ce qui faisait d’un homme un homme (par opposition à animal soumis à la nécessité physiologique), c’est la participation à la « politique » (au sens polis – cité). La politique c’est « l’action » par excellence. Son but : l’immortalité. Comment ? Elle produit une œuvre (durable) dont l’histoire est celle de ceux qui l’ont faite (d’où immortalité du groupe, et des individus). Qu’est-ce qui meut le politique ? Le désir de « gloire ». (Par opposition à la morale.)

Or, aujourd’hui, la politique est une excuse pour l’inaction ! Et même pour paralyser l’action nécessaire à la survie du groupe. La politique aurait-elle été parasitée par l’intérêt individuel ? Les politiques ont-ils utilisé la politique pour lui faire dire le contraire de son esprit ? Est-ce ce qui est arrivé à la Grèce présocratique ? Qui était aussi celle des sophistes ?

Répétition de l’histoire des charlatans de Molière et de la médecine ? Ce sont les parasites qui s’emparent en premier de l’innovation. Le spectacle ridicule qu’ils donnent suscite une réaction qui conduit, finalement, à utiliser l’innovation correctement. Dans un sens, c’est la résistance au changement de tartuffes, qui défendent leurs avantages acquis, qui pousse ceux qui veulent bien faire leur travail à se surpasser (cf. Pasteur et la génération spontanée, et peut-être Obama et les républicains). Espérons qu’il en sera ainsi en politique ?

Comment traduire changer en français ?

J’ai mis bien des années à me rendre compte que l’on me regardait de travers lorsque je parlais de changement. Pourquoi ? Parce que le monde ne comprend pas le changement comme moi. C’est ce que j’ai appris de mes élèves, et de quelques autres.

  • Le changement est vu comme fatalement conflictuel. La raison du conflit est due à l’obscurantisme. Le changement c’est « éduquer », façon soviétique. Ou coacher (asile psychiatrique ?). Chez nous, il n’y a pas de place pour l’apprentissage collectif. Le Français sait. On est soit dans son camp, soit du petit bois dont on fait les bûchers.
  • Le changement faisant nécessairement des perdants, ou cassant des usages obsolètes, il ne peut que produire un deuil, et des souffrances psychologiques.
  • La libéralisation de la société européenne a été menée à la mode thatchérienne, c’est-à-dire en visant à liquider un « ennemi » (collectivités locales, universités, etc.).
  • Certains dirigeants ont prôné « le changement pour le changement ». S’il produit un bénéfice à court terme, parce qu’il prend par surprise un groupe social (employés ou sous-traitants), ce procédé semble aussi détruire l’individu. Du moins c’est pour cela que les régimes totalitaires l’auraient utilisé, selon Hannah Arendt.  

Hollande, guerre et gays

Je me penche sur la pensée de Hannah Arendt, actuellement. Je me demande si elle ne s’applique pas à François Hollande.
De même que je dis que j’écris ce blog pour savoir pourquoi je l’écris, Hannah Arendt semble penser que l’identité de l’homme se définit dans l’action. C’est a posteriori, en regardant le cours de notre vie, que l’on saura qui nous étions.
François Hollande est confronté à des événements qui mettent en cause les principes auxquels il tient : à savoir l’égalité et l’anticolonialisme. Or, le « mariage pour tous » semble toucherquelque chose de profond chez beaucoup de ses administrés, va-t-il aller contre ceux qu’il représente ?, et il s’est engagé dans une guerre au Mali.

Changement permanent

Un cadre supérieur est dégradé suite à une réorganisation interne. J’ai du mal à comprendre son inquiétude : depuis plus de vingt ans, son entreprise se réorganise chaque année, les favoris se remplaçant comme dans un jeu de chaises musicales. Pourquoi ne se repose-t-il pas en attendant que son tour revienne ?

En fait, ce procédé me rappelle ce que Hannah Arendt dit du totalitarisme, qui purge régulièrement ses élites, et les renouvelle.

Le changement permanent est-il un moyen de casser les solidarités internes, rendant à la fois l’organisation sans moyen de résistance aux volontés de ses dirigeants, mais aussi sans capacité d’attenter à leurs jours ?

Compléments :
  • Ce qui est fascinant dans ce phénomène est que des êtres humains puissent être prisonniers de ce jeu, et, donc, de la volonté d’une autre personne…
  • ARENDT, Hannah, Le système totalitaire : Les origines du totalitarisme, Seuil, 2005.

Le pouvoir de la religion

Pour The Economist les gaffes du pape sont une conséquence de son éloignement du monde.

Qui se préoccupe de leurs conséquences ? Mais ça n’a pas été toujours le cas. L’église a eu jadis un pouvoir immense. Et ses dirigeants, qui ne devaient pas être plus au fait des réalités que les actuels, avaient le désir d’imposer leurs volontés.

C’est peut-être pour cela qu’elle a suscité la haine du monde anglo-saxon et des laïcs français et québécois, la peur des orthodoxes et une réforme à l’Europe centrale. Si la liberté c’est obéir à des lois impersonnelles (si possible librement consenties), l’arbitraire des hommes de l’Eglise a dû être difficile à supporter.

Complément :

  • Ce qui se passe quand un homme impose ses idées à ses concitoyens : ARENDT, Hannah, Le système totalitaire : Les origines du totalitarisme, Seuil, 2005.

Sarkozy plus fort que de Gaulle ?

Un article du Monde (Le grand Meccano de Nicolas Sarkozy) explique que le Président de la République construit une organisation parallèle qui lui permet de contrôler gouvernement et opposition.

De Gaulle s’était donné un pouvoir qui n’était pas sans rappeler celui de Louis XIV, pourtant mai 68 l’a vaincu. Le Président Sarkozy peut-il mieux faire ?

Lui aussi semble s’inspirer de Louis XIV. Louis XIV constitue une garde rapprochée de roturiers fidèles (les intendants), qui lui permettent de contrôler de dangereux puissants (les nobles). Cette technique est reprise par la France révolutionnaire, et par l’Union soviétique : elles mettent à côté de chaque détenteur du pouvoir un représentant du peuple (c’est la mission de l’ex KGB). Nicolas Sarkozy posséderait un cabinet ministériel fantôme, à l’Élysée, qui contrôlerait le premier. L’UMP étant un autre système de contrôle.

Risque de dérive dictatoriale ? Des contre-pouvoirs se dessineraient (par exemple, le groupe UMP de l’assemblée). Mais surtout, le Président de la République veut réformer le monde. Or, c’est difficile de le faire quand on est un dictateur :

  • Toutes les entreprises semblent suivre la route suivante. Dans un premier temps, le dirigeant y contrôle tout. Plus l’entreprise grossit, plus sa tâche devient difficile. Il a alors le choix entre arrêter de croitre, ce qu’il fait souvent, ou abandonner le pouvoir, ce qu’a fait Bill Gates.
  • Le mode d’organisation qui vient alors : la bureaucratie. Mais, attention, dès que les membres de l’organisation ne voient plus le chemin suivi, ils s’inventent des objectifs qui leur sont propres, ils sanctifient le moyen, le rite, « le règlement, c’est le règlement » (« déplacement de but » du sociologue Merton). Le comble de l’inefficacité bureaucratique est le modèle totalitaire, qui exige régulièrement d’épurer les organes de contrôle (cf. modèle Hitlérien / Stalinien). Comme pour la PME, il conduit au repli peureux.

Il me semble donc que Nicolas Sarkozy va devoir inventer des techniques de conduite du changement qui sortent de ces modèles. Si on en juge par sa détermination, il devrait y réussir. Du moins si sa santé résiste au rythme qu’il s’est imposé.

Compléments :

  • LACOUTURE, Jean, De Gaulle, Seuil, 1985.
  • MERTON, Robert K., Social Theory and Social Structure, Free Press, 1968. Chapitre : Bureaucratic structure and personality.
  • WALLACE, James, ERICKSON, James, Hard Drive: Bill Gates and the Making of the Microsoft Empire, Collins, 2005.
  • TOCQUEVILLE (de), Alexis, L’Ancien régime et la Révolution, Flammarion, 1985.
  • ARENDT, Hannah, Le système totalitaire : Les origines du totalitarisme, Seuil, 2005.
  • Le principe du KGB et À la poursuite d’Octobre rouge : Sean Connery est un capitaine de sous-marin russe qui veut passer à l’ennemi ; un membre du KGB, caché dans l’équipage, cherche à l’en empêcher.

Attali ne fait pas boum

Je tombe sur une critique de Pierre Assouline (la République des livres – Une affaire d’assurances) d’une pièce de théâtre de Jacques Attali. Salle remplie d’hommes politiques : c’était l’endroit où se montrer. L’argument est bizarre. Au lendemain de la nuit de Cristal, le pouvoir nazi découvre que les victimes étaient assurées. Les assurances doivent-elles acquitter leurs engagements (ce qui sera ruineux) ? Le sens de l’ordre, de la rigueur et de l’éthique allemands aura le dernier mot.

Alors que l’on aurait pu attendre une réflexion sur la complexité insondable et effrayante de l’âme humaine, on a droit, semble-t-il, à une lourde caricature, bien appuyée, bien hurlante, bien scolaire, de l’ignoble nazi. Couronnée par une douteuse tentative de réécriture de l’histoire.

Cette critique m’a rappelé une réflexion que m’inspire régulièrement Jacques Attali. Il accumule énormément de connaissances, mais sans rien leur apporter. C’est l’anti effet de levier.
Exemple. La commission qu’il dirigeait il y a quelques temps a émis une liste interminable de recommandations. Par contraste Charles Wyplosz et Jacques Delpla n’avaient fait qu’une seule proposition : éliminer les privilèges français. Comment ? En les achetant.

Compléments :

  • Sur Jacques Delpla et Charles Wyplosz : Jacques Delpla et la Commission Attali.
  • Pour quelqu’un qui n’est pas tombé dans la caricature, en dépit de la charge émotive que représentait son sujet, et de la proximité des faits : ARENDT, Hannah, Le système totalitaire : Les origines du totalitarisme, Seuil, 2005.