Google et Motorola

L’acquisition de Motorola Mobility par Google pose de curieuses questions.

  • Il semble que Google ait surtout voulu acheter les brevets de Motorola, plutôt qu’un fabricant de téléphones mobiles. Les défenses d’Android n’étaient probablement pas suffisantes pour résister aux poursuites en justice d’Apple.
  • La bataille des TIC se jouerait sur le terrain de la mobilité « intelligente », avec Apple en leader.
  • Cet achat ne signe-t-il pas la mort des développeurs de systèmes d’exploitation ? Plus exactement, ne vont-ils pas adopter le modèle Apple ? (Fabricant et éditeur.)
  • Google sera-t-il capable d’absorber un fabricant de matériel ? Si non, ne devrait-il pas conserver les brevets et se débarrasser des téléphones ?
Compléments :

Nokia cassé

Mon téléphone Nokia a des spasmes. Il s’interrompt au milieu d’une conversation, et vide sa batterie à grande vitesse. Pourtant, il n’a que deux ans. Je trouvais déjà son ergonomie peu amicale. Nokia ne saurait-il plus fabriquer de téléphones ? Serait-ce de là que viennent ses malheurs ?
Et dire que, lorsque j’étais à l’Insead, Nokia était une société qu’il était recommandé d’admirer, car s’étant miraculeusement transformée à plusieurs reprises dans sa vie. (On admirait aussi les Japonais, par contre Apple était condamné par le corps professoral.)

Entreprise : secret de la longévité

Une entreprise serait durable si elle est bâtie sur une idée (IBM : la technologie au service de l’entreprise ; Apple : faire de la technologie la plus récente des produits simples, élégants et chers ; Amazon : faciliter l’achat), mais pas si elle est liée à un produit (Microsoft, Dell et Cisco), dit The Economist. The test of time.
Convainquant ? Pas trop. IBM doit sa survie à sa taille ; je ne suis pas certain qu’Apple puisse durer sans son dirigeant ; et Amazon n’est pas le seul à vouloir faciliter l’achat, mais est le plus gros. Et Enron était le champion de la déréglementation. Par ailleurs, Boeing est lié à un produit…
Il me semble que l’avantage de l’entreprise vient non d’une phrase, mais du « capital social » qu’elle a accumulé. C’est-à-dire de l’empilage de règles implicites qui lui permettent de s’adapter. 

L’industrie détruite par le gestionnaire

Bob Lutz, un ancien dirigeant de GM, raconte une curieuse histoire. Un constructeur conçoit une voiture. Ses gestionnaires examinent ses plans et procèdent à des réductions de coût, apparemment invisibles. La voiture ne se vend plus.
Steve Jobs, par contraste, sait ce qu’il doit donner au marché s’il veut en tirer le maximum. Il ne mégotte pas, mais il vend cher.
Compléments :
  • Anecdote : ce qui a surpris Nokia n’est pas l’arrivée de l’iPhone, mais que l’iPhone puisse fonctionner aussi bien ! (Bizarrement, Nokia est au bord de la faillite…)

Bon et mauvais marché ?

En poursuivant ma réflexion sur notre société-marché, j’arrive à une nouvelle curieuse idée.
Que désirons-nous ? Une économie prospère, c’est-à-dire qui crée et qui produise. Nous en avons besoin pour faire vivre notre modèle de solidarité sociale.
Une telle société, qui crée et qui produit, est une société de l’innovation. Or, l’innovation, c’est une idée unique qui donne un avantage unique, donc durable (cf. Apple). Du fait de cette différenciation, l’entreprise, le secteur industriel, ou la nation ne subissent plus les contraintes de marchés irrationnels. Ils travaillent au long terme. (Ce qui n’exclut pas les crises structurelles.)
Mais, c’est là où arrive l’idée curieuse, si tout le monde innove, il n’y a plus de marchés irrationnels, mais des marchés pacifiés, nécessaires à l’échange de produits. Et si l’irrationalité des marchés résultait de l’incapacité de l’entreprise à faire son métier ? Si le vice du système ne venait pas du marché mais d’un libre échange qui veut balayer toutes les différences (commoditization des Anglo-saxons) ?

Achats et sous-traitance

Nouvel enseignement de l’année. J’ai eu la surprise de retrouver la situation que j’avais rencontrée dans l’automobile. À savoir des entreprises qui massacrent leur sous-traitance par une politique d’achats irréfléchie.
L’Automobile (essentiellement américaine et française) a poursuivi une politique qui l’a conduite à concentrer sa sous-traitance. Parallèlement elle l’a soumise à des appels d’offres extrêmement rigoureux. Résultat : la crise a balayé la plupart des équipementiers, ceux qui demeurent (secourus par l’État, pour la plupart), sont maintenant en situation de quasi monopole.
Cette politique d’achat s’est accompagnée d’un abandon de compétences. Les constructeurs ont éliminé les personnels qui savaient concevoir les équipements (jusqu’ici les sous-traitants ne faisaient que les fabriquer). Si bien qu’ils sont maintenant incapables de contrôler leurs fournisseurs.
J’ai donc été étonné de retrouver ce même phénomène dans d’autres industries. Concentration des fournisseurs, baisse des prix par un système d’injonction paradoxale, abandon des compétences du donneur d’ordre. Il est étonnant à quel point les entreprises sont incapables d’apprendre les unes des autres.
En fait, je crois que le phénomène est plus subtil que ce que je pensais. J’ai observé, du côté du marketing, une stratégie de recherche d’avantage par le prix et par l’inflation de fonctionnalités. (Au fond, c’était aussi vrai dans l’automobile. Les voitures sont maintenant pleines d’un bric-à-brac électronique inutile.) Ce qui conduit à en demander beaucoup plus au sous-traitant pour beaucoup moins cher. Le sous-traitant ne pouvant pas perdre un client qui assure l’essentiel de son chiffre d’affaires, il fait mal son métier.
À la réflexion, je ne pense pas que ce soit délibéré. Marketing et achats n’agissent pas de concert. Il y a perte de vision globale.
Le changement que doit subir la grande entreprise est sans doute ici. C’est ce que le marketing appelle l’exercice du « positionnement » : développer un avantage unique et durable pour lequel le marché est prêt à payer cher. Ce qui demande de comprendre ce qu’il veut, ce que peut faire l’entreprise et de la reprendre en main pour qu’elle coordonne ses efforts pour concevoir le produit ad hoc. Apple me semble illustrer cette idée. 

Microsoft et smartphone

Nouveau système d’exploitation pour « smartphone » de Microsoft. Le marché est énorme, mais Microsoft n’arrive pas à y pénétrer.
Une personne interviewée par la BBC ce matin ne semblait pas être épatée. Rien de neuf. De toute manière Microsoft n’a aucune chance de rattraper Apple, ou l’Android de Google. Il se bat au mieux pour un strapontin.
The Economist pense que Microsoft va finir par acheter RIM, qui produit le Blackberry.

Compléments :

  • Très intrigante idée : la stratégie de Microsoft a été le bundling, l’étendue d’une offre qui tuait tout adversaire qui n’en attaquait qu’une partie. Or, ce qui lui fait défaut aujourd’hui, dans le cas du Smartphone, est exactement le manque d’une telle offre. Ce bundling était-il la clé de voûte de l’édifice Microsoft, ce qui guidait son comportement ? Si oui, comment la recette a-t-elle pu être perdue ?

Inflation et économie de marché

L’idée m’est venue que notre histoire récente a été celle d’une expropriation. Par une vague de fausses innovations, les forts ont pris aux faibles ce qu’ils avaient et l’ont remplacé, au mieux, par des colifichets. Justification :


Inflation invisible
L’INSEE ne s’intéresse qu’aux biens de consommation. Mais il y a d’autres biens tout aussi essentiels à l’homme qui ne sont pas comptabilisés. Par exemple ? L’éducation, la santé, le travail, le logement, la sécurité. Et il se trouve que une grande partie de la population a un accès à ces biens réduit par rapport à celui de ses parents  – la définition même d’inflation :
  • Le logement, bien entendu, qui est à l’origine de la crise actuelle. Pour la plupart des classes sociales, il est plus difficile d’acquérir son habitation aujourd’hui qu’hier..
  • L’éducation. Comme le disait mon billet sur les universités américaines, leur coût a grimpé beaucoup plus vite que la richesse moyenne des Américains alors que le contenu de l’enseignement a fondu. Idem en France où le privé se substitue au public défaillant.
  • La santé. On prévoit que les dépenses de santé pourraient consommer la croissance future des USA.
  • Le travail. Les générations d’avant 68 connaissaient le plein emploi. Aujourd’hui le chômage est endémique, et certaines catégories en sont définitivement exclues.
  • La sécurité. Si j’en crois la radio et les partis politiques de tous bords, elle s’est nettement dégradée.

La liste n’est pas exhaustive (peut-elle l’être ?). Exemple, plus petit : depuis que le sport est un business, les événements internationaux sont transmis par des médias privés, ils ne sont plus accessibles à une large partie de la population.

Mécanisme de l’inflation : innovation, vessies et lanternes
Dans mon enfance, les kiwis et les avocats étaient rares. Quelques temps plus tard, nous étions submergés de ces fruits, devenus de la cochonnerie.
Le mécanisme de l’inflation qui attaque les biens qui nous sont utiles semble semblable : on conserve le nom, mais il y a substitution par moins bien : il y a toujours une école publique, mais elle ne forme plus ; les subprimes faisaient prendre pour du sans risque de l’hyper risqué…
C’est aussi le mécanisme de la spéculation selon Galbraith : parvenir à déconnecter la valeur perçue par le marché, pour un bien, de sa valeur réelle. C’est ce que les financiers nommaient il y a encore peu « innovation » : nous faire prendre des vessies pour des lanternes. 
Economie de marché et inflation
L’économie de marché c’est le mécanisme de l’offre et de la demande en environnement d’acteurs rationnels (non liés par un lien social). Mancur Olson montre que ce système conduit naturellement à l’oligopole, le petit nombre exploitant le grand nombre. Ce qui explique probablement le paragraphe ci-dessus : celui qui est en position de force extrait une « rente » du faible.
La spéculation est un mal naturel de l’économie de marché. L’inflation en résulte. 

Capitalisme et économie de marché
Une question qui se pose immédiatement est celle du capitalisme. Est-il en cause ?
D’après Schumpeter, le capitalisme c’est l’innovation, celle qui crée du nouveau. Elle conduit, comme celle du financier, au monopole (cf. Apple), mais, elle semble faire prendre plus de risques à l’inventeur qu’à la société humaine. En outre, comme le montre par exemple l’invention de l’industrie en France, ce sont plus souvent les héritiers que les innovateurs eux-mêmes qui exploitent la rente ainsi formée.
Il ne faut donc pas confondre économie de marché et capitalisme.

Communisme et contrôle de l’inflation
Comment éviter l’inflation dont il est question ici ? Plusieurs solutions viennent à l’esprit.
  • Le communisme. Il veut contrôler le capitalisme, qui n’est pas notre sujet. En outre il remplace un monopole par un autre, tue l’innovation et l’expérimentation qui en a été faite n’a pas été satisfaisante.
  • L’économiste corse semble plus proche de mon analyse que le Soviétique. L’usage du terrorisme a permis en partie à la Corse d’éviter l’influx de capitaux étrangers, qui aurait amené une inflation du prix de l’habitat, comme sur le continent, d’où expropriation des locaux de leur mode de vie traditionnel. Il y a aussi probable autocontrôle du terrorisme par la population, une formule plus démocratique que le communisme. Cependant l’option corse est une méthode de résistance au changement non de réelle conduite du changement. Il n’est pas certain, donc, qu’elle soit durable.
Sur le long terme, j’imagine que la société finira par trouver un moyen d’autocontrôle des « biens communs » nécessaires au développement de l’homme, selon le schéma défini par Elinor Ostrom, une forme de communisme sans dictature, et sans bombes. (Autrement dit la société ramène en son sein l’individu.) En attendant, il faut probablement faire avec ce que l’on a, et jouer au chat et à la souris avec l’innovation spéculative.
Compléments : 
  • WORONOFF, Denis, Histoire de l’industrie en France du XVIème siècle à nos jours, Le Seuil, 1994.

Internet et lois du marché

Bizarrement l’origine du mot paradis serait un jardin entouré de murs. Internet semble propice à de tels paradis : de plus en plus d’îlots privés apparaissent (cf. Apple, Facebook ou la Chine). The Economist estime que le danger le plus sérieux à la « Net neutrality » est le manque de concurrence entre fournisseurs d’accès haut débit. (The web’s new walls.)
Et si, une fois de plus, arrivait ce qui doit arriver à des individus rationnels, laissés à eux-mêmes (The logic of collective action) : formation d’oligopoles ?
D’ailleurs, loin de créer la fraternité internationale escomptée, les hommes ont reproduit sur Internet ce qu’ils vivaient sur terre : notamment, aux USA, « séparation par classe et race ». « Cela reflète une réalité ancienne, pas une sorte de nouvelle découverte ». (A cyber-house divided.)