En écoutant Vladimir Jankélévitch, je me suis demandé si faire ce qu’il demande n’exige pas « l’inconfort », ce que j’ai appelé « l’in quiétude ».
Comme souvent, il n’est peut-être pas possible de dire ce qu’il faut faire, mais, simplement, indiquer ce dont-il faut se méfier ? Ici ce serait donc le confort. A la fois le train-train de la routine, le contentement de soi résultant du travail bien fait, de la position sociale méritée, la retraite mais aussi l’opinion certaine, le raisonnement imparable que sélectionne, par exemple, l’école d’ingénieur française.
Comment vivre heureux et in quiet ? Un apprentissage ?
L’Europe de l’après 9 juin est donc placée face à son destin. Elle a le choix entre rester un peuple hédoniste de consommateurs béats s’abrutissant devant Netflix ou Tiktok, se déplaçant en vélos ou en voitures électriques chinoises. Ou de se retrousser les manches pour redevenir une Europe de la production ce qui nécessitera plus que des moyens financiers et budgétaires, une vision, du leadership et la remise en cause des dogmes du passé.
disait Philippe Mabille, de la Tribune, dimanche matin
Pour le moment, l’Europe est le dindon de la farce, certes. Elle a besoin de trouver une « anxiété de survie » partagée. Et, surtout, un cap. Une vision. Mais, par définition, une vision, ce n’est pas faire ce que font les autres ! Combler un retard par rapport à telle ou telle mode, ce n’est pas une vision. Et ce n’est même pas conforme avec l’orthodoxie de l’économie, qui ne parle que d’échange. Or, on n’échange avec l’autre que ce qu’il ne produit pas.
Un professeur d’entrepreneuriat du MIT, rencontré il y a longtemps, disait que seulement 3% de la création d’entreprises du MIT provenaient de la recherche et des dernières technologies. Tout le reste consistait à faire d’une nouvelle façon ce que l’on faisait depuis la nuit des temps. Et si, au lieu d’absorber les dernières modes spéculatives, l’on se demandait si nous n’avons pas un « potentiel ignoré » ?
Il y a un type d’exercice dans lequel je suis nul. Les Anglo-saxons font passer des tests « de QI » ou équivalent, pour sélectionner les élèves de l’enseignement supérieur. En particulier, il y a, dans ces tests, des exercices portant sur la météo. J’était incapable de les faire, car la météo m’ennuie. Et lorsque quelque-chose m’ennuie, mon esprit se déconnecte.
Mais les choses changent. Comme le dit Edgar Schein, c’est une question « d’anxiété de survie ». En effet, j’ai remarqué qu’il y avait une forte corrélation entre ce qui se passe en Angleterre et chez nous. Et que la météo anglaise prévoit mieux notre temps que la météo de mon téléphone… Du coup, je m’intéresse à la météo de la BBC !
Retraite ? Grosses manifestations. Mais pas beaucoup d’effets ? On ne rejoue pas 95. Ce n’est pas les gilets jaunes.
On n’aime pas un gouvernement à la triste mine, et on ne le lui fait pas dire. La retraite est désagréable. Mais rien de cela n’agite notre « anxiété de survie » collective ?
Pourquoi y a-t-il autant d’associations en France ? (Deux millions, dont 1,5 millions en activité, ai-je entendu.) Pour le titre de président. C’est ce que l’on m’a dit.
Depuis un an, je suis président d’une association. Une des 66.500 associations créées entre juillet 2021 et juin 2022. Rapport d’étonnement :
Erving Goffman a raison ! La vie est une pièce de théâtre, et nous jouons tous des rôles. Je me trouve, donc, dans celui du chef. Paradoxe, les membres de l’association sont pour certains des amis, et, pour beaucoup, des dirigeants d’entreprise !
Au fond, mon obsession est de réaliser une « association libérée ». Elle devrait avancer sans moi. Il est étonnant de constater que les membres de l’association répondent toujours favorablement à mes sollicitations. Ils sont quasiment corvéables à merci, alors qu’ils ont une grosse occupation. En revanche, je ne sens pas de désir chez eux, alors qu’une de nos missions est de faire réussir leurs projets. Je constate ici un phénomène français : le ressort de l’envie est cassé. Comment créer le déclic ?
Quant à moi, je suis poussé par une conviction inconsciente. Ce qui a pour conséquence que je joue les « arbitres de touche » : je suis le gardien du « code de loi » de l’association. Je réagis à ce qui ne me convient pas. C’est d’ailleurs ce qu’il y a de désagréable dans cette affaire : ce sont mes réactions qui me font découvrir où je vais. J’ai monté cette association pour savoir pourquoi je la montais. Je suis poussé par un désir, mais il est négatif. Comme le reste de la population, si j’ai une aspiration, c’est celle de la retraite. Le fait que je sois président illustre, d’ailleurs, ce « non désir ». J’ai toujours refusé les titres. J’ai préféré être dans l’ombre, seul endroit où l’on peut travailler correctement. Mais, cette fois, j’ai pensé qu’il en allait de la mission de l’association.
Du coup, j’en suis arrivé à une sorte de « coming out » : j’ai décidé de ne pas faire ce que je n’avais pas envie de faire. Non, cette association ne ressemblera pas aux autres. On cherche à comprendre, avant d’agir. On « chasse en meute ». On ne se rencontre que pour travailler. Tout est en visio. Pas d’événement de prestige avec des grosses légumes. Pas d’appel à l’intervention de l’Etat, il est impuissant. On ne fait pas la manche, pour récolter des subsides auprès des pouvoirs publics. Pas de salariés, car le salarié est contraire à l’esprit de l’économie sociale…
Et la mission de l’association ? De plus en plus, elle s’apparente à l’anthropologie. Notre pays ressemble à un puzzle dont les pièces seraient éparpillées. Un premier mouvement, venu d’en haut il y a 50 ans, les a dispersées. Depuis quelques temps, le haut a changé son fusil d’épaule. Seulement, il ajoute des pièces au puzzle, manquantes peut-être, mais il ne lui est pas encore venu à l’esprit qu’il était confronté, justement, à un puzzle. D’ailleurs, il n’a peut-être pas les moyens de l’assembler. Car, pour cela, il faut une compréhension de la question et un l’élan vital qui viennent « d’en bas ».
C’est aussi une expérience du changement, vécue de l’intérieur. Elle illustre en fait assez bien ce que disent mes livres. Mais, aussi leurs limites. Car la théorie, ça rassure, mais pour qu’elle réussisse, il faut « prendre de la peine ». Et, pour une fois, malheureusement, j’ai raison : ce qui caractérise l’état d’esprit qui convient est « in quiétude ». Comme le dit Edgar Schein, le changement est une question « d’anxiétés ». Un sentiment fort déplaisant.
Et Kurt Lewin, quand il parle de changement comme un « dégel », a tout autant raison. Tout ce qui devrait marcher, foire. Par exemple, les gens qui semblent avoir du pouvoir (et même LE pouvoir) nous reçoivent gentiment, mais sont incapables de nous aider. En revanche, les avancées « monstrueuses » résultent du hasard. Par exemple, un service que l’on avait rendu sans s’en rendre compte, et qui donne envie à quelqu’un de nous aider à son tour. Mais un an après, alors que l’on ne s’y attendait pas. Or, ce faisant, il résout un problème que nous avions condamné comme désespéré. Ou un appel, pour une raison a posteriori ridicule, qui conduit à une confession inattendue et fait découvrir des ressources insoupçonnables. Le moteur du changement social serait-il l’acte gratuit et l’amitié ? Don et contre-don, de Marcel Mauss, à condition qu’ils soient spontanés ? Aime et fais ce que tu veux, de Saint Augustin ?
Boris Cyrulnik raconte une histoire effrayante. On ne l’a pas cru.
A 7 ans, il a été arrêté par l’armée allemande. Il a échappé à la déportation par une suite de circonstances rocambolesques. Or, quand il parlait de cette expérience, on tournait son récit en dérision. C’est le hasard de témoignages corroborant le sien qui a soudainement donné du poids à sa parole. (Il a retrouvé les personnes qui ont contribué à son évasion.)
C’est terrible de penser que toute une société peut se retourner contre une victime.
Qu’est-ce qui pourrait expliquer cette situation, terrifiante ? Il y a la théorie de « l’anxiété d’apprentissage » d’Edgar Schein. Lorsque l’on ne sait pas par quel bout prendre un problème, on l’ignore. C’est une situation à laquelle je suis confronté dans mon métier. Sans moyen de l’éviter, on ne veut pas voir le danger.
Mais il y a peut être autre chose dans le cas de Boris Cyrulnik. C’est ce que je nomme « l’effet Tartuffe » : une vérité peut être inacceptable, parce qu’elle met en cause ce que nous sommes, notre identité, tout l’édifice qui fait que nous « tenons debout ».
Mal définitif ? J’ai tendance à penser que, sauf cas pathologique, il y a toujours un moyen de contourner un problème. A condition de ne pas entrer en collision avec lui. Aime et fais ce que tu veux.
L’Italie élit un parti fasciste. La Hongrie et M.Poutine ont un allié ? Une nouvelle crise pour l’Union Européenne ?
Samedi matin, la BBC disait que le pays souffrait et que ses électeurs essayaient toutes les solutions possibles, sans s’inquiéter de leur nature. Pourquoi pas le fascisme ? Et c’est comme cela qu’en quelques années un parti invisible (4% des voix) peut arriver au pouvoir. Il pourrait donc disparaître rapidement.
Affaires étrangères, de Christine Okrent (samedi d’avant), expliquait aussi que cela tenait à une curiosité du système électoral italien, qui donne l’avantage aux alliances. Or, il n’y a eu que l’extrême droite (minoritaire) qui a su s’unir… Voici qui rappelle les meilleurs moments de la montée du nazisme.
Quand j’ai écrit mon premier livre, je me suis demandé comment exprimer en un mot ce qui fait réussir le changement. J’ai trouvé « in quiétude », en deux mots… Autrement dit, ceux qui réussissent le changement sont sur le qui-vive, à l’image de l’alpiniste, ou du pygmée dans la forêt vierge…
Les dirigeants de PME ont fait des miracles pendant la crise, mais sont retombés dans la routine, me disait un consultant. Il était très déçu que les entreprises françaises n’aient pas profité des événements pour se moderniser radicalement. Le problème de leur sous-performance reste donc entier.
Cela rappelle qu’il n’y a pas changement sans « anxiété de survie ». Et que la crise est probablement le moyen le plus efficace de la créer.
C’est, probablement, un argument en faveur du vote Macron : s’ils reviennent au pouvoir, nos partis politiques traditionnels reprendront rapidement leurs mauvaises habitudes.
« Une étude scientifique menée dans l’archipel de Porto Rico après le passage de l’ouragan Maria, en 2017, illustre comment des communautés rivales de macaques ont adapté leur comportement face au désastre. Au lieu de lutter pour les rares ressources, ils ont étendu leur toile sociale pour s’entraider. (Article.) »
L’article dit que les femelles ont joué un rôle central dans ce rapprochement entre communautés, mais parle aussi d’une augmentation du nombre des individus isolés.
L’épidémie va-t-elle faire de nous des singes ? Qu’en a-t-il été dans le passé ? La crise de 29 a créé une sorte de fusion du peuple allemand, qui s’est tournée contre le monde ; quand à la France elle a donné le spectacle consternant d’une lutte fratricide. Rien n’est jamais déterminé. Tout est possible. Seulement certaines configurations, comme la coopération, deviennent plus probables, à mesure que la probabilité de destruction augmente. Ce qui n’a rien de rassurant.
La première fois que j’ai enseigné à des étudiants, je me suis demandé « que doivent-ils retenir ? ». La conduite du changement demande de l’expérience de l’entreprise, que n’a pas l’élève.
J’ai trouvé une curieuse réponse : « in quiétude ». Mon expérience m’a montré que les entreprises ou les personnes qui réussissaient le changement étaient « in quiètes ». Pas stressées, mais sur leurs gardes. Je pense qu’un alpiniste accroché à une paroi est « in quiet », ainsi qu’un Pygmée dans la forêt vierge.
Je me demande si ce n’est pas ce que nous sommes devenus. Nous nous comportions comme des enfants. Nous pensions que le monde était aux mains des adultes. Et nous découvrons, soudainement, que les adultes, c’est nous. Nous commençons à nous dire qu’il faut prendre les commandes de notre vaisseau spatial. Seulement, nous le trouvons en mauvais état, et nous nous interrogeons sur comment cela peut bien se conduire, une planète.