Cloud Computing

Ce matin, je recevais Christophe Boulangé, Executive IT Architect d’IBM, pour le compte du Club Télécom de l’Insead. C’est un spécialiste du cloud computing. Voilà ce que j’en ai retenu, en attendant les notes de Bruno Dumont et Fabien Astic, mes coorganisateurs :

  • Les chiffres en jeu sont énormes, on parle de l’ordre de 30md$ pour 2009 (mais je ne sais pas trop ce que l’on compte là dedans). En fait il s’agit plus de déplacement de valeur que de création de quelque chose de nouveau. Les cartes seraient-elles en passe d’être rebattues entre monstres de l’informatique ?
  • Pour le moment, en tout cas, « rien ne va plus », on ne sait pas trop ce que tout ceci va donner. Surtout, il me semble qu’il va falloir trouver des applications au cloud, sachant que celles que l’on a en tête ne sont probablement pas pour tout de suite. En particulier qui voudra que ses données sensibles transitent par les USA et soient consultables par la CIA ? Pas les Suisses (ni les Français d’ailleurs). Et il semble y avoir un réel enjeu de qualité de service, Amazon ayant connu un grave problème ces derniers temps, dont certains de ses clients ne se seraient pas relevés.
  • Parmi les applications marquantes : IBM a créé un « cloud » pour ses 3500 chercheurs, retour sur investissement : 76 jours (jusque là ils commandaient de nouveaux équipements informatiques à chaque projet) ; un opérateur mobile indien a mis à disposition de son « écosystème » de développeurs d’applications, un cloud, qui leur donne accès à des ressources informatiques qu’ils ne pourraient pas se payer.

Le problème du cloud computing serait-il la confiance ? le cloud ne doit-il être utilisé qu’au sein d’une entreprise ou par un nuage d’alliés proches ?

Google Books et la culture française

Hier j’entends à la radio un débat sur la numérisation par Google des fonds des bibliothèques. Hervé Kabla m’avait déjà fait entrapercevoir le sujet, mais l’affaire ne s’éclaircit pas :

Le débat

Je ne comprends pas les arguments qui s’affrontent.

  • M.Jeanneney dénoncerait l’emprise de l’intérêt, du monopole et de l’Amérique sur la culture française. Inutile d’aller plus loin dans la démonstration, on a caractérisé l’axe du mal ?

Lui (Google) confier, et à lui seul, qui vit du profit de la publicité et est enraciné, en dépit de l’universalité de son propos, dans la culture américaine, la responsabilité du choix des livres, la maîtrise planétaire de leur forme numérisée, et la quasi-exclusivité de leur indexation sur la Toile, le tout étant au service, direct ou indirect, de ses seuls gains d’entreprise, voilà bien qui n’était pas supportable.

  • Alain-Gérard Slama semble dire que l’on va aboutir à du Wikipedia, qu’il ne trouve pas sérieux (argument d’autorité), il en aurait aussi après le mode de recherche de Google, qui égarerait même les meilleurs esprits. Il faudrait nous protéger de cet insidieux outil de lavage de cerveau ?
  • Une objection rationnelle, cette fois : différence de droit de propriété entre l’Europe et les USA.
  • Du côté pour, on veut se précipiter, parce que, dans la numérisation qui se fait à l’étranger, il y a des livres français : la culture française va être représentée par une sélection américaine. Argument de MM.Jeanneney et Slama pris à l’envers.

C’est bizarre, mais on ne parle pas tellement de diffusion de connaissance. Le but des bibliothèques, c’est pourtant cette diffusion, de masse, non ? Je ne vois pas comment on peut rêver mieux qu’une numérisation systématique couplée à un accès démocratique. Et si l’opposition au projet venait de ceux dont le rôle est de dire au peuple ce qu’il doit penser ? Si c’est le cas, on a un choc des civilisations : pour l’Américain la culture n’est pas élitiste, mais populaire.

L’enquête

Je suis allé voir de quoi il s’agissait.

  • Aujourd’hui, très peu de documents sont téléchargeables (l’accès hors USA est bridé), ou, simplement, visibles intégralement. Pour cela, il faut qu’ils aient été publiés au 19ème siècle ou avant, et encore. L’idéal est d’être équipé d’un e-book, de façon à pouvoir lire confortablement les pdf téléchargés.
  • J’ai téléchargé un livre de Tom Paine publié au 18ème siècle. C’est relativement rapide, et résultat (y compris imprimé) de bonne qualité : plus facile à lire que l’original (et on n’a pas peur d’abîmer l’ouvrage). Ce qui est épatant, c’est qu’il est possible de faire de la recherche plein texte, et celle-ci reconnaît les caractères anciens (par exemple falsehood s’écrivait falfehood au 18ème). C’est une fonction remarquablement utile, même pour les livres que l’on possède (pour retrouver un passage, je suis obligé de me reposer sur ma mémoire et sur les notes que je prends en marge de ce que je lis).
  • Ce qui expliquerait l’effroi de nos hommes de culture, c’est que, comme Amazon, Google fait des suggestions d’ouvrages apparentés à ce qui semble la recherche du lecteur. Risque de manipulation ? Mais, si l’on en craint une, pourquoi ne pas la dénoncer, une fois que l’on en aura la preuve, ou proposer d’autres moyens de recherche ?

La rentabilité

Paradoxalement, ce que je ne comprends pas, c’est la rentabilité du projet :

  • Microsoft a tenté l’aventure et a jeté l’éponge, après avoir numérisé un million de livres.
  • Pierre Bazin, qui dirige la bibliothèque de Lyon, numérisée par Google, disait que le coût de la numérisation de 500.000 livres (d’un intérêt, en moyenne, extrêmement limité) était 60m€, à quoi il faut ajouter la maintenance des bases de données, et le dispositif pour les rendre accessibles.
  • Pour le moment, et pour sûrement encore longtemps, seuls les chercheurs auront un intérêt pour ce site. Pour le reste, il semble plutôt une boutique de promotion pour les librairies en ligne : la plupart des recherches donnant un livre non téléchargeable, et orientant vers sa version papier.
  • Quant aux revenus, on parle de publicité. Mais la publicité sur Internet ne rapporte rien, sauf à la fonction moteur de recherche de Google. Je ne vois pas le type de publicité qui peut rentabiliser des milliards de $ d’investissement (si j’extrapole les chiffres de Lyon). Commission sur les ventes de livres suscitées par Google Books ? Mais il faudra en vendre des centaines de millions par an, non ?…

Conclusion du moment

S’il y a danger, c’est celui de l’acquisition d’un bien commun (la connaissance) par un monopole. Cependant, aujourd’hui nous n’avons aucun autre moyen de l’obtenir. D’ailleurs, parmi ceux qui pourraient nous l’apporter, Google semble à la fois le plus rapide, et le moins dangereux pour notre indépendance intellectuelle.

Si l’on prend une optique à moyen terme, le projet semble formidablement intéressant. Paradoxalement, ce qui m’inquiète est sa rentabilité. N’avons-nous pas intérêt à ce que Google aille le plus loin possible dans son travail, tout en nous assurant que nous saurons récupérer et utiliser ce travail si Google fait faillite ?

Compléments :

  • Pour la première fois de ma vie, j’ai été innovant (sans le faire exprès) : on peut trouver mon dernier livre sur Google books.
  • Un aperçu de l’opinion de Jean-Noël Jeanneney (contre), et un autre de Pierre Bazin (pour), et pourquoi Harvard et d’autres ont choisi la numérisation par Google, et le projet Microsoft.
  • L’opinion (favorable) de The Economist.
  • Curieusement ce débat sur les moyens d’acquérir un bien commun illustre parfaitement la théorie économique (The Logic of Collective Action). Si on la suit, Google n’est pas optimal pour administrer le dit bien, le mieux, mais c’est compliqué à mettre en œuvre, est une gestion « démocratique » (Governing the Commons – plus ou moins le modèle Wikipedia).

Xavier Delanglade

J’interviewe Xavier Delanglade, qui vient de quitter FullSIX, dont il était directeur général, pour fonder TheBluePill. Il m’a peut-être fait comprendre quelque chose que je n’avais pas vu :

Pour moi Internet était un effroyable outil de marketing. Il n’est pas du tout propice à la publicité traditionnelle ; certes, il est adapté à la vente d’impulsion (effet « push »), mais seul Google a su en tirer parti. Ce que je n’avais pas vu c’est que combiner une campagne de communication télévision, radio ou papier, avec un envoi d’e-mails offrant les produits dont parle la publicité fait l’effet Google sans Google.

Si le procédé fonctionne mal, c’est une question de base de données. Les publicitaires utilisent soit les bases de données de fournisseurs en ligne, mais elles s’épuisent vite (surexploitées), soit des concours et des promotions, dont les participants acceptent de recevoir des offres. Mais ce sont des consommateurs de faible intérêt, et peu fidèles. En outre, le bombardement d’e-mails est brutal, et coûte cher à l’image de l’annonceur (il semblerait même que certains créent une marque pour e-mailing).

Xavier Delanglade, lui, utilise les bases de données de clients de grandes sociétés (CRM). Elles sont de grande qualité, et peu sollicitées. Leur propriétaire est rémunéré, un revenu non négligeable pour une direction du marketing, qui y gagne en plus une qualification de sa base (elle peut connaître le comportement de ses clients vis-à-vis d’autres produits).

Toute la difficulté de l’opération est de ne pas brutaliser le consommateur de façon à ce qu’il ne retire pas son nom de la base. L’idéal serait que les offres qui émanent de son fournisseur fonctionnent comme un système de fidélisation, un service qui répond à une attente (de même que les propositions que me fait Amazon m’intéressent).

Kindle

J’ai un instant envisagé d’acheter le Kindle d’Amazon (livre électronique), mais outre qu’il n’est disponible qu’en version anglaise, il ne paraît pas s’intéresser aux livres techniques qui m’occupent. J’attendrai donc. Les intérêts (égoïstes) que j’y trouvais :

  1. Léger, à l’air de se lire facilement (bien mieux que l’écran d’ordinateur, qui m’épuise). Peut-être annoté (mes lectures sont des décryptages). Possibilité de stocker 1500 livres, plus que je ne pourrais jamais en lire.
  2. Lit le PDF, or il y a beaucoup de textes intéressants et gratuits, que je ne sais pas lire sans les imprimer, ce que je ne fais pas parce que ça consomme trop de papier.
  3. Lit pas mal de journaux (The Economist, Le Monde) : ça m’éviterait de gaspiller autant de papier (et je m’abonnerais à plus de titres que je ne le fais aujourd’hui).
  4. Astucieux : le téléchargement utilise le réseau GSM (inclus dans le prix des livres).
  5. Par ailleurs, pourrait faire baisser le prix des ouvrages.

Je pense que les imprimeurs, et les libraires, ont des raisons d’être inquiets. Par contre la diffusion de l’écrit pourrait y gagner.

Nuclear winter 2.0

La première bulle Internet avait dévasté la Silicon Valley, la seconde semble devoir raser ce qui avait repoussé (Six years in the Valley).
Les entreprises de la seconde vague Internet Web 2.0 avaient leur moteur dans la publicité. Mais seule Google semble y gagner sa vie (Google, Microsoft et Olivier Ezratty), les autres stars du 2.0 n’arrivent pas à couvrir leurs frais, et la crise réduit encore leurs revenus.
Comme le faisait remarquer Pierre Louette (Apprendre l’Anglais), il est sorti assez peu de succès économiques exceptionnels des différentes bulles Internet : un Yahoo ! flageolant, un Google qui n’est pas grand-chose d’autre qu’un moteur de recherche, Amazon qui est avant tout un magasin de vente par correspondance, d’une rentabilité peu impressionnante.

Fin des éditeurs ?

Pierre Assouline dans Le monde selon Amazon explique que l’autoédition menace l’édition.

(…) Amazon est désormais assez fort pour imposer un nouveau paradigme à l’édition. En promouvant et contrôlant l’impression à la demande, afin de bannir de notre vocabulaire la notion même de “livre épuisé”, Amazon menace davantage les grands groupes que les petits autoéditeurs. Le stockage de données et d’impression sera le nouveau nerf de la guerre. Ce qui fait écrire à Morris Rosenthal que, plus que jamais, l’édition à venir reposera sur l’internet.

Je travaille avec deux éditeurs, et c’est un calvaire. J’ai la terrible impression d’être un Untermensch. Sans d’ailleurs qu’il y ait malveillance. Ils sont charmants. Mais, quand j’ai le dos tourné, ils m’oublient. Ils ne savent pas à quoi sert un auteur. Les éditeurs sont devenus des publieurs. Ils publient à tour de bras, trop d’auteurs, et ils utilisent leur position de force pour réduire leurs coûts.

Quand une situation de monopole pousse une profession à s’ankyloser, à oublier son métier (promotion des livres, édition des textes, respect de l’auteur, qualité de l’ouvrage), elle est menacée d’une fin tragique ? (« Destruction créatrice »?)

Amazon et Destruction Créatrice

Il y a quelques temps j’ai été sollicité pour signer une pétition en faveur d’Amazon. Son activité de vente de livres sur Internet avait été condamnée par la justice française pour ne pas faire payer les frais de livraison à ses clients. (Je n’ai probablement pas bien compris : ses concurrents semblent avoir les mêmes pratiques, mais n’intéressent pas la justice…) Amazon ayant été attaqué par le syndicat des libraires, j’en suis arrivé à m’interroger sur le sort des membres de cette profession.

Il me semble qu’il y en a de moins en moins. Dans le Quartier latin, par exemple, ils sont souvent remplacés par des magasins de vêtements. Comment sauver le libraire français ? Je me suis souvenu des études de marché que je menais il y a quelques années. Qu’est-ce qui faisait qu’une boutique (marchand de journaux, pharmacie…) vendait ?

  1. Massivement la publicité.
  2. Mais tout aussi spectaculairement la personnalité de son patron. Ce dernier facteur expliquait des ordres de grandeur de 30%. Parfois énormément plus : une boutique reprise suite à une faillite employait 5 personnes, et dans une région économiquement sinistrée. Grâce à lui des distributeurs de presse ne perdaient pas de ventes en dépit d’implantations de grandes surfaces…

Une étude que j’avais faite pour le Syndicat de la Presse Quotidienne Régionale lui a d’ailleurs fait penser que le seul moyen de défendre les ventes de ses titres était de favoriser l’implantation de marchands de journaux dynamiques.

Conclusion ? Et si le libraire souffrait d’une concurrence indirecte d’autres professions qui savent mieux attirer que lui le chaland ? Et si le libraire était la victime indirecte du fait que le livre est moins bien promu que, par exemple, le vêtement ? Illustration de ce que l’économiste Joseph Schumpeter a appelé la Destruction créatrice, avatar de la sélection naturelle de Darwin ?

Et si la véritable nature du danger pour l’entreprise n’était pas directe mais indirecte ? Les entreprises partagent les mêmes ressources (notamment les revenus de la population). Il suffit que certaines les monopolisent ou les détruisent, pour que d’autres en soient privées. C’est cela qui force l’entreprise à se remettre en cause en permanence, à innover. C’est aussi cela qui fait qu’il n’est pas réellement dangereux pour l’économie qu’une entreprise soit en monopole. Et si, paradoxalement, les concurrents directs d’une entreprise n’étaient pas ses ennemis, mais ses alliés ? Le libraire a intérêt à ce que nous continuions à lire des livres. Pour cela ils doivent être promus par des acteurs puissants.

Compléments :

  • Joseph A. SCHUMPETER, Capitalism, Socialism, and Democracy, Harper Perennial, 3ème edition, 1962.