Trainées et avions

La maison de mes grands parents était légèrement surélevée par rapport aux environs, et du pas de la porte du jardin, on pouvait voir le ciel. Quand j’étais enfant, il y a plus d’un demi siècle, le passage d’un avion était un spectacle. 

Depuis que je suis revenu en banlieue, je vois à nouveau le ciel. Et je constate, les jours de beau temps, qu’il est zébré de trainées laissées par les avions, qui volent à haute altitude. J’ai compris ce que disait un article lu il y a quelques années : si l’on parvenait à supprimer ces trainées, on réduirait l’effet de serre de plusieurs pour cent. 

Je lisais aussi, récemment, que la conscience écologique des jeunes générations ne les empêche pas (au contraire ?) d’utiliser bien plus l’avion que leurs parents. 

A quoi tous ces zigzag riment-ils ? me disé-je, en regardant le ciel.

La bulle spéculative pour les nuls

La plupart des entreprises travaillent très dur et tirent le diable par la queue. D’autres ne produisent rien et valent cent milliards ou plus. La différence, c’est la spéculation. 

Pourquoi, chaque entreprise ne chercherait-elle pas à en tirer partie ? Pourquoi pas une chaire de spéculation à HEC, par exemple ? 

Les mécanismes spéculatifs ont fait l’objet de travaux d’économistes très sérieux, et sont forts complexes. Quoi qu’ils soient tout à fait rationnels. 

La technique de la bulle spéculative consiste à faire penser que, même si un bien ne vaut rien, il y a un consensus social selon lequel il y a de l’argent à gagner en pariant sur lui, lorsqu’il est à la hausse, et en se dégageant, avec célérité, lorsqu’il est à la baisse. Et il y a des leaders d’opinion, tels que Goldman Sachs en 29, pour montrer la voie. 

Il y a le degré zéro de la spéculation, la bulle spéculative évidente, telle que la voiture électrique, ou le moteur à hydrogène, il y a aussi l’art, le grand art. Et il consiste à prendre une activité totalement ringarde, les taxis ou les entrepôts, par exemple, pour en faire un nouvel eldorado, Uber ou Amazon. La sidération produit la spéculation. Les investisseurs de la Silicon Valley, qui avaient compris la valeur de start up de B.Obama, disaient que la bonne start up est un discours nouveau sur un sujet ancien. Mais ce n’est pas un art de brute. Il est tout en subtilités. The Economist, par exemple, a cru à la disruption de la prostitution. Flop. 

Ce n’est qu’un début. Tout le succès est dans la communication. Un travail de pro, d’Américain. Comme l’écrivait le professeur Trivers, un psychologue, ce qui fait le succès de l’escroc, c’est qu’il croit à ce qu’il dit.

Enfance de la morale

Je m’intéresse à la morale comme outil de manipulation. Mais d’où vient la morale ? De notre enfance. La morale, ce sont nos parents qui nous disent de faire ceci ou cela, sans nous expliquer pourquoi, sans s’adresser à notre libre arbitre.

Cause de 68 ? La génération des parents de 68 était, pour le peu que j’en ai vu, une génération de moralisateurs (insupportables). Cela a pu avoir deux conséquences, dont une paradoxale : la révolte contre un climat étouffant ; mais aussi le désir de faire comme ses parents : dominer le monde par la morale. Quand on est formé par la morale, on ne connaît que la morale. Et voilà pourquoi notre élite nous gouverne par la morale ?

(Et voici aussi pourquoi on conteste sa légitimité : elle est recrutée par des examens qui portent sur la raison, et elle ne l’emploie pas ?)

ONG

Scandale « exploitation sexuelle » chez OXFAM. La récente « libération de la parole » féminine a attaqué beaucoup de champions de causes « socialement avancées ». Même phénomène ? Hypocrisie à la Tartuffe ? Les bons sentiments cachent quelque turpitude coupable ?

Je me souviens d’un ami, qui avait parcouru le monde en routard pendant près de deux ans. Il en était revenu révolté contre les ONG. (En particulier contre leurs 4×4 de luxe.) Pour lui, elles se comportaient en colonisateurs, plein de mépris pour les populations locales.

Peut-être qu’elles font plus de bien que de mal ? En tout cas, être porteur du bien ne doit pas encourager au respect de l’autre.

Insoumis

Récemment, quelqu’un me disait avoir été étonné de voir M.Mélechon en business class, son adjoint étant, lui, au fond de l’avion.

Mais, la caractéristique d’un « insoumis » n’est-ce pas, justement, de refuser les normes de la société ? Pourquoi le défenseur du pauvre devrait-il vivre en pauvre ?

(On me répondra, certes, que, dans ce domaine, M.Mélenchon est plutôt un conformiste. Et que, si les publicitaires devaient consommer les produits dont ils font la promotion, on n’en trouverait pas.)

Droits de l'homme

Lorsque M.Macron a rendu visite à la Chine, on lui a reproché de ne pas avoir parlé de « droits de l’homme ». Soudainement, quelque chose m’a frappé que je n’avais pas compris jusque-là. La définition de « droits de l’homme ». Il s’agissait de défendre trois opposants au régime, qui sont en prison. Des intellectuels.

Mais, sur une population qui compte plus d’un milliard de personnes, n’y a-t-il que trois personnes qui souffrent ? Des mineurs de fond ? Des paysans déplacés par millions ?… Cela m’a rappelé l’époque soviétique : on ne parlait au mieux que de Sakharov et de quelques autres ; on se fichait des conditions atroces dans lesquelles on vivait au Goulag. Quant à Mao, non seulement personne ne s’est préoccupé des résultats de ses révolutions culturelles, mais ceux qui auraient pu le faire étaient de son côté !

J’ai compris alors le bonheur d’être un intellectuel. Vous gagnez le paradis en échange de quelques manifestations bruyantes.

(Une illustration de mon billet traitant de « moral licensing ».)

La prochaine crise européenne est annoncée

Intéressant article de The Economist. En Europe les entreprises sont financées par les banques. Or, de nouvelles réglementations vont rendre ce financement difficile, parfois impossible.

Le changement annoncé est monstrueux. La réglementation européenne ressemblerait à celle des USA des années 30. Les banques financent la dette d’entreprise à 30% là-bas, contre 90% en zone euro !

Que va-t-il arriver ? Les banques pourraient organiser des emprunts pour les (grandes) entreprises. Elles empocheraient ainsi des bénéfices sans risque, celui-ci étant pris par le prêteur. Essentiellement des compagnies d’assurance et des fonds de pension (cf. les assurances vie, en France). Les dettes des petites sociétés pourraient être titrisées, façon subprime. Des plates-formes d’échange électroniques pourraient aussi mettre en relation ceux qui ont de l’argent avec ceux qui en cherchent. En résumé, les marchés vont remplacer les banques.

Nouveau Far West
Tout est prêt pour un nouveau Warburg, et pour un renouveau de la City, dont le métier est l’organisation de syndicats pour la levée emprunts internationaux. Bonne nouvelle aussi pour les intermédiaires de type Rothschild et pour les organismes financiers américains, qui ont de l’expérience dans le domaine ?
Thomas Watson, d’IBM

Et peut-être pour d’autres. Cette situation a fait la fortune de Watson, le fondateur d’IBM. On était alors dans les années 30, ses clients n’ayant pas les moyens d’emprunter, il est parvenu à leur louer son matériel. C’était un exploit puisqu’il avait les mêmes problèmes qu’eux. Mais, du coup, aucun concurrent ne pouvait se mesurer à lui. Même après la crise. Un demi-siècle de monopole s’ensuivit.

Quant aux dangers pour la société, ils semblent colossaux. Aujourd’hui les banques exercent un contrôle sur l’entreprise. Ce contrôle est direct, social, il agit sur le comportement même de l’entrepreneur. Il ne peut pas être remplacé par une réglementation, facilement contournable, ou par des agences de notation (cf. le précédent des subprimes). Or, cette transformation arrive au moment où l’aléa moral pourrait atteindre un sommet. Car  les assurances cherchent désespérément à relever la rentabilité de leurs placements et l’on ne sait pas comment payer les vagues de retraités qui s’annoncent. Aléa d’autant plus imparable que la zone euro n’est pas homogène, mais dépend pour son financement d’autres nations qu’elle ne peut pas contrôler ? Et si les marchés de capitaux sur lesquels elle emprunte, et où sont placés ses économies étaient hors d’Europe, par exemple à Londres ?

Comment contrôler le changement ?
L’aléa moral étant plus fort que tout. Eviter un cataclysme est illusoire. Quelques idées à titre d’exercice intellectuel :
Le nœud de la question est le contrôle de terrain. Qui peut contrôler la gestion de l’entreprise ? La grande entreprise pourrait s’occuper des finances de ses sous-traitants. C’est en fait déjà le cas. En effet, la survie du fournisseur dépend massivement des délais de paiement du donneur d’ordre, et les conditions de paiement que peut faire le fournisseur au donneur d’ordre dépendent de sa capacité à emprunter (nulle aujourd’hui). Mais qui peut contrôler la grande entreprise, et éviter qu’elle ne se transforme en ENRON ?
Il y aurait aussi sûrement de la place pour des mécanismes d’autocontrôle d’un groupe d’entrepreneurs (type coopérative).
Finalement, le risque sera d’autant plus faible que l’autofinancement se développera. 

Le banquier est-il irresponsable par nature ?

Donc, JP Morgan pourrait perdre de l’ordre de 2md$. Après Kerviel et Tourre, voici Bruno Michel Iksil, le courtier au coeur de l’affaire. L’avenir de la France est peut-être derrière elle, mais elle possède encore des personnalités capables d’épater le monde.

À nouveau une histoire de « hedge fund ». Il y a beaucoup de choses curieuses à dire de ce concept.

  • Le but de ce type de mécanisme est d’être une assurance. Il protège un intermédiaire en annulant ses risques : quand on vend quelque chose, on achète l’équivalent, et inversement. Mais il y a eu dérive : les financiers ont pensé pouvoir s’enrichir ainsi. Or, en même temps, ils affirmaient que toute régulation du marché est inutile, puisqu’il est parfait et que ses mouvements ne peuvent être prévus. Ce sophisme leur a explosé à la figure. Pour une fois la justice a été immanente.
  • L’idée d’assurance a été dévoyée : il est devenu possible de s’assurer contre un risque que l’on ne court pas. Comme si je pouvais assurer la maison de mon voisin. Du coup, on se crée un risque, dans mon exemple celui que l’appartement du voisin ne brûle pas. La finance est un casino, comme disait Keynes ?
  • On retrouve ici beaucoup de caractéristiques de crises passées. Par exemple comme lors de la crise asiatique de 97, le « hedge fund » se retrouve plus gros que son marché. Comme à la Société générale et à la Barings, les conséquences des risques pris par le courtier n’étaient pas correctement évaluées. Plus exactement, il est possible qu’on s’accommodait fort bien des profits que l’activité semblait faire. Et il est tout aussi probable que le dirigeant de l’entreprise va maintenant dire qu’il a été abusé…  Les financiers peuvent-ils apprendre ? Ou l’appât du gain leur fait-il perdre tout sens commun ?
JP Morgan a été un des meneurs du lobbying récent contre la réglementation de la finance. Or, cette affaire montre que le financier est incapable d’autocontrôle. Faut-il le traiter comme un irresponsable ?  Les grands organismes financiers devraient-ils être publics ?…

Compléments :

Banques : retour à la normale ?

Depuis ses origines, ce blog pense que la crise sera finie lorsque les banques seront rentrées dans le rang.

Il semblerait que ce soit en passe de se faire. On les a forcées à augmenter leurs réserves pour diminuer les risques qu’elles présentaient pour le contribuable. Étant moins risquées, les États peuvent s’en écarter. N’étant plus protégées par eux, le risque qu’elles représentent pour l’investisseur augmente.
Du coup, elles découvrent que leur rentabilité en est affectée. Si bien qu’elles commencent à se demander si elles ne feraient pas bien de se débarrasser de certaines activités, et si leurs personnels ne sont pas un peu trop payés… (Balancing the books)
Élégante leçon de systémique ?