Le secteur financier « trait » l’entreprise, et les patrons ont peu de raisons de l’arrêter.
- Thème récurrent dans ce blog : Trou noir, Grande illusion.
Le secteur financier « trait » l’entreprise, et les patrons ont peu de raisons de l’arrêter.
Décortiquer les techniques utilisées par Goldman Sachs pour s’enrichir est devenu un genre. Cette banque aurait acquis un curieux savoir-faire : escroquer ses clients et l’État.
Ainsi, Goldman Sachs profiterait de sa position par rapport à l’état et à ses clients pour se lancer spéculation de très grande ampleur.
Quelle est l’innovation qui explique fait sa fortune ? L’article propose une curieuse solution : « Le système suppose un certain niveau minimum de comportement éthique et d’instinct civique, en plus de se qui est exprimé par la réglementation ». Pour s’enrichir, il suffit de ne pas faire ce que la société attend de vous !
Compléments :
Des économistes proposent aux banquiers de prendre des assurances anti-risques (Should managers of big banks be required to buy crisis insurance?). Je pensais « bonne idée », jusqu’à ce que je réalise que les banquiers n’avaient jamais eu autant d’assurances.
Leur assurance était le fameux AIG. Or, AIG ne s’est pas comporté comme l’assureur dont on parle tant aux USA, au sujet des réformes de santé. S’il le pouvait l’assureur américain n’assurerait que les personnes dont les gènes prouvent qu’ils ne feront jamais appel à la médecine, et, lorsqu’un incident survient, seule la justice peut lui faire débourser un centime. Avec de tels assureurs la Banque avait peu de chances de faire des bêtises.
Pourquoi AIG a-t-il assuré sans contrôler ? Coup de folie : soif de l’enrichissement à court terme, esprit de la conquête de l’Ouest ? Si le rempart de la société est aussi faible, on est mal parti.
Je crois surtout que nos régulateurs font une erreur. Sans nous demander notre avis, ils veulent trouver des mesures qui vont nous contraindre à l’honnêteté, et cela quoi qu’il arrive, même dans des situations imprévisibles. Or, l’homme ne fait que ce qu’il veut.
Pourquoi ne pas rassembler les dirigeants de Goldman Sachs (et leurs homologues), les mettre en face de leurs victimes, des dommages qu’ils ont causés, leur expliquer que nous n’avons rien contre leurs bonus, leur raison de vivre, mais que nous aimerions qu’ils ne ruinent pas notre vie ? Peut-être trouveraient-ils des solutions à nos problèmes, efficaces, durables, acceptables par tous ? Peut-être, aussi, ayant été traités comme des responsables se comporteraient-ils comme tels à l’avenir ?
Compléments :
Un économiste américain apparemment respectable apporte une réponse paradoxale à cette question. Si le FMI, jadis honni, a connu un regain d’estime et de moyens ces derniers temps c’est parce qu’il joue un rôle capital dans le redressement anglo-saxon.
En effet, en venant au secours des pays en défaut de paiement, il leur permet de rembourser leurs créanciers anglo-saxons. Sur le fond, il n’y a rien de condamnable là-dedans, si ce n’est que les dits créanciers ont joué au pousse-au-crime, et que ceux qui vont payer pour leurs méfaits sont les populations locales, innocentes. Elles devront rembourser pendant des années le FMI, comme le font les pays africains.
Exemple d’application : l’Islande. Gordon Brown vient d’annoncer qu’il allait forcer le FMI à renflouer les banques islandaises, pour sauver leurs filiales anglaises (y compris celles qui sont du ressort du gouvernement britannique !). Brillant : l’Islande contribue au désendettement anglais. Les Anglais auraient des complices dans la place : ceux qui ont fait subir une gestion hasardeuse aux banques islandaises ont des intérêts à l’étranger, les mêmes que ceux des britanniques.
Pour mener à bien cette stratégie, on aurait copié le gouvernement américain et son « stress test » : faire croire que les banques se portent mieux que prévu, qu’elles n’ont besoin que d’un petit coup de pouce. Bizarrement, deux cabinets anglais ont été chargés du dit stress test.
Compléments :
Le billet précédent, la bataille du ministère des finances américain contre la crise, est un exemple de tentative de conduite du changement (éviter la crise). Enseignement ?
Le texte est assez long (50 pages), mais pudique et ne dit presque rien de ce qui s’est passé dans les têtes et dans les organisations. En particulier l’introduction laisse entendre qu’il y a eu dysfonctionnement au sein même du ministère mais on n’en saura pas plus. Pas très facile d’en tirer quelque chose.
Conduite du changement à l’américaine
Il est possible que l’action d’Henry Paulson et de son équipe ait été fortement inspirée par la culture américaine. On y retrouve :
Passage en force et complexité du monde
Plus généralement, il est tentant de voir dans ces mésaventures une nouvelle illustration des conséquences bien connues des théories positivistes. Nous pensons, pour beaucoup d’entre nous, que l’avenir est prévisible, qu’il existe ce que Taylor appelle « the one best way », la seule bonne solution. Ce n’est pas le cas et la science l’a compris il y a fort longtemps. Mais nous tardons à nous en rendre compte.
La science dit que le monde est « complexe », parce que, notamment, il est caractérisé par
Exemples de ces deux phénomènes ?
Communication de crise
Le positivisme se traduit par conduite du changement = passage en force (puisque je sais ce qui est bien, il suffit de l’appliquer). À part l’effet inattendu des mesures décidées, ce qui revient le plus souvent dans ce texte est un problème majeur de communication, avec le congrès, dans le meilleur des cas, et avec le pays d’une manière générale. Du coup, non seulement le ministère des finances est impuissant, mais ceux qui savent parler au peuple lui imposent leur bon sens, qu’il sait être stupide (par exemple des garanties, dont le coût, dans les faits, vient s’ajouter à celui des mesures qu’il préconise). Les conséquences de ce bon sens ont l’effet paradoxal de torpiller ses mesures et de le rendre responsable de l’échec. Pas possible de se défendre : il a perdu depuis longtemps la bataille de la communication.
Exemple typique de « communication de crise ». Le principe central de la communication qui doit accompagner le changement est « voix du peuple, voix de Dieu » : le congrès et le peuple ont le pouvoir, leurs désirs sont des ordres. La logique de ces désirs, qui est tout à fait respectable, doit être comprise et utilisée comme une contrainte de mise en œuvre du changement. Non ignorée, ou méprisée.
Construire l’équipe
Plus généralement le ministère Paulson semble avoir ignoré la dimension sociale du changement :
(le) processus de prise de décision (a été gêné par) des obstacles que nous nous sommes imposés (…). Notables parmi ces obstacles se trouvaient une désorganisation chronique au sein du ministère lui-même et un processus politique généralement peu rigoureux au sein de l’administration (et parfois des relations tendues entre le ministère et le personnel de la Maison blanche), qui rendait difficile de diriger les énergies de l’administration dans une même direction.
Très peu de dirigeants et de gouvernants comprennent ce qui est évident à l’entraîneur sportif : si leur équipe n’est pas soudée, elle ne peut pas gagner de match. Ils pensent qu’il suffit de lui donner des ordres pour qu’elle les mette en œuvre. Grossièrement faux.
D’ailleurs la situation d’Henry Paulson était difficile : il devait construire son équipe et s’assurer de la cohésion de l’administration Bush.
Ordinateur social
Résoudre ces problèmes est délicat. Cependant, il existe un principe général qui peut être utile. Il est à l’exact inverse de ce qu’a fait Henry Paulson. Ce principe est de contrôler le processus du changement, de ne pas laisser la mise en œuvre du changement au hasard des caprices de la complexité du monde.
Une telle démarche est robuste à l’aléa : si un « problème à résoudre » imprévu surgit, il peut-être traité de la même façon.
Compléments :
Philip Swagel raconte l’arrivée de la crise telle que vue par le dernier ministère des finances américain, dont il est membre. Histoire d’hommes qui veulent éviter l’inévitable.
La Guerre de Troie n’aura pas lieu
La crise, ils la voient arriver très tôt. Dès l’été 2006, le ministère soupçonne qu’une trop longue prospérité a endormi l’économie et qu’une tempête va survenir à laquelle elle n’est pas préparée. Intéressante décision, le ministre remet sur pieds un comité qui avait géré le crash de 87.
Très vite les idées de rétablissement de l’économie ressemblent à ce qu’elles sont aujourd’hui. Très vite les problèmes s’accumulent : toutes les propositions présentent des effets pervers (en en aidant certain on biaise la concurrence), le ministère semble incapable de se faire entendre du congrès…
Il commet une erreur : il pense que la crise va être suscitée par l’incapacité des emprunteurs à payer leur dette, du fait d’un retournement de conjoncture. En fait, elle a deux causes : on a vendu des prêts à des gens incapables de les rembourser ; la baisse du prix de l’immobilier rend logique d’abandonner maison et remboursements.
Plus la crise s’approche, plus les conséquences des décisions du ministère se retournent contre leurs intentions. Par exemple :
Les événements se précipitent, l’avance est grignotée par les événements, jusqu’à ne devenir plus que réactivité, et désillusion.
Des hommes de bonne volonté ?
L’effort a été héroïque. Avec l’aide d’une partie de l’élite scientifique, le ministère américain paraît avoir voulu recréer une économie durable et honnête, en corrigeant ses effets pervers : en recapitalisant les banques ; en réinventant la titrisation à l’origine de la crise, mais nécessaire à la vie de l’économie ; en retaillant les prêts, de façon à ce que les emprunteurs puissent à la fois les payer et qu’ils reflètent le prix réel de leur bien…
Tout cela avec une énorme contrainte : « il (Paulson) pensait qu’il était une mauvaise idée que le gouvernement soit impliqué dans la possession des banques ».
Était-il si convaincu de l’efficacité des marchés qu’il a cru qu’il s’agissait juste de soigner une maladie infantile ? Étrange contradiction entre un hyper interventionnisme, qui aurait consisté à porter le marché à bout de bras, et une croyance en son efficacité intrinsèque.
L’épisode du TARP comme exemple. J’avais trouvé l’idée brillante : il s’agissait de retirer les actifs à risque des banques, pour leur enlever toute inquiétude, et donc l’envie de reconstituer leurs réserves. Mais, inconsciemment dirigiste ?, je n’avais pas envisagé le dédommagement. Le ministère américain s’est épuisé à chercher un mécanisme qui produirait un prix « juste » pour ces actifs. Ce mécanisme devait faire appel au marché, lui seul étant infaillible. Ce qui est sorti de ce travail ne paraît pas avoir été efficace. D’où l’idée d’injecter directement de l’argent dans les banques. (Cette idée avait la faveur des économistes, mais elle aurait été inacceptable par le congrès initialement, semble-t-il.)
Que faire ?
Qu’en déduit Philip Swagel ? Qu’il faut adopter le scénario suédois, que défendent beaucoup d’économistes.
Et l’administration Obama ? Elle persévère, en tirant des enseignements étranges de l’expérience précédente :
Alors, Obama : ultralibéraliste cynique ?
L’analyse de cette expérience, en termes de conduite du changement, sera faite par le billet suivant…
Compléments :
Étonnant : dès 2002, les faiblesses qui allaient entraîner la chute d’AIG étaient expliquées clairement par le plus grand quotidien mondial d’économie : The writing on the wall.
Pourquoi cela n’a-t-il eu aucune suite ? Sommes-nous naturellement inertes, est-il impossible d’aller contre la volonté commune (Moutons de Panurge) ? Culpabilité du gouvernement Bush qui voulait laisser le marché s’auto réguler (Dr Doom) ? Manque de mécanismes qui transforment un signal inquiétant en enquête ?