Mille feuille administratif

Combien coûtent les « doublons » de l’administration régionale ? Au bas mot 7,5 md€ par an, selon un rapport.

Conséquence de l’art français de la réforme.

Et cela ne prend pas en compte l’inefficacité qui en résulte. Car ce que l’on a fini par appeler le « mille-feuille » est redoutablement nocif pour l’économie et le citoyen. Il fait perdre énormément de temps, en particulier à l’entrepreneur, qui serait mieux employé ailleurs, et il égare des milliards qui ne vont pas à ceux auxquels l’Etat les destine.

Et si, au lieu d’en inventer de plus en plus, de toujours nous donner des leçons, l’Etat se demandait comment bien faire son métier ? Et s’il commençait par chercher à comprendre pourquoi il nous a mis dans une telle situation ? Comment mieux faire la prochaine fois ?

Et si l’Etat français devenait une « organisation apprenante » ?

(« Pour éviter le pire, l’urgence est de reprendre le contrôle de nos dépenses publiques. » disait Philippe Mabille, de la Tribune, dimanche dernier.)

Hôpital : rien ne va plus ?

En Angleterre, le manque de personnel de santé aurait été comblé par l’arrivée de 60.000 immigrés l’an dernier (BBC).

En France, on me disait que, désormais, l’intérim fait rage. Un médecin peut gagner plus de deux mille euros pour un week-end. Du coup, il demande à ses collègues : pourquoi être salarié ? Pas étonnant que notre système nous coûte cher ?

On me disait aussi qu’un hôpital avait décidé de prendre le taureau par les cornes et de créer une « marque employeur », pour attirer des personnels fidèles.

Et si l’Etat, au lieu de gouverner par décret et théorie fumeuse, s’inspirait de l’entreprise ?

Yes Minister

Yes Minister, vieille émission de la BBC (radio). Au début, j’ai cru qu’il s’agissait de l’histoire d’un homme politique incompétent, qui devient ministre, à la suite d’un changement de majorité. Petit à petit, je me demande, s’il n’est pas question, plutôt, de sa lutte contre sa propre administration. La véritable opposition, c’est elle, dit-il, d’ailleurs. L’autre ne compte pas.

Comme les Japonais, elle dit toujours « oui », « Yes Minister », mais elle veut le contraindre à l’impuissance.

Elle lui joue tous les coups pendables, possibles et imaginables : lui faire commettre faute, qui le forcerait à la démission, ou le paralyser par une forme de chantage. Et ce, afin qu’il la laisse ne rien faire, tout en faisant croître sans cesse ses effectifs. 

Surprenant ? Mauvais esprit ? Je me suis souvenu, cependant, de ce que me disait, tristement, un haut fonctionnaire : l’administration française était devenue une sorte de pyramide inversée, une armée mexicaine de chefs, sans quasiment plus aucun opérationnel… 

Réformer l'Etat : impossible n'est pas français

Autour de moi, on en veut à M.Macron de ne pas faire maigrir l’administration. Mais comment licencier des fonctionnaires ?

En fait, l’Etat a connu une transformation curieuse. Ses réformes « libérales » ont consisté à liquider les couches de l’administration qui aidaient les citoyens et les entreprises, pour les remplacer par des donneurs d’ordres. L’administration ressemble à une pyramide inversée, des chefs et pas d’exécutants, me disait un haut fonctionnaire. Pire, la loi NOTRe, qui a créé de grandes régions, les a faites sur le modèle de l’Etat. Il n’y a plus un Etat, mais 14, maintenant. Et le millier d’intercommunalités leur emboîtent le pas. Mal français.

Il n’est pas impossible que la société civile ait commencé à réagir. Il n’est donc peut être pas judicieux de regonfler les anciennes couches utiles de l’Etat. Mais le reste ? 

Solution simple, sans licenciement : reconfigurer l’Etat pour l’efficacité. Et payer le personnels inutiles à ne rien faire. Une forme de chômage, mais illimité. Bien sûr, rien n’empêche de concevoir des programmes de reconversion volontaire de ces personnels. Par exemple, pour ceux qui le peuvent, l’enseignement (plus la classe est petite mieux on apprend), ou des formes de « mécénat de compétence ».

Le préfet, hirondelle de la réforme de l'Etat ?

On annonce la suppression du corps des préfets. Un article décode la nouvelle.

« Chaque corps instaure une hiérarchie sociale en son sein. Les préfets forment une barrière douanière qui protège de l’extérieur. » Les corps administratifs sont des corporations, ils ont leur vie propre, c’est cela qui est en jeu. Apparemment il est maintenant prévu qu’une carrière administrative se fasse en passant de corps en corps. Les préfets ne sont qu’un exemple parmi d’autres. 

Va-t-on utiliser une technique que l’on attribuait aux Japonais, dans ma jeunesse : ils faisaient passer un employé par toutes les fonctions de l’entreprise, de façon à ce qu’il la connaisse et acquiert le sens de l’équipe ? 

Si c’est le cas, l’Etat pourrait donner des leçons à l’entreprise… 

(En tout cas, je constate que la politique du gouvernement est toujours aussi illisible pour le commun des mortels.)

La triste et édifiante histoire du haut fonctionnaire ?

L’histoire récente de la France, c’est la création, après guerre, de champions nationaux. Ils sont dirigés par des hauts fonctionnaires, généralement des membres du corps le plus prestigieux de polytechnique (les Mines). La France a le monopole de l’intelligence, il faut en profiter ! Ces gens en arrivent à penser que, pour faire l’intérêt du pays, ils doivent faire celui de leur entreprise. Elle devient une multinationale comme les autres. Parce qu’ils ne sont pas très habiles à ce jeu ? ils sont remplacés par des énarques, eux mêmes remplacés, de plus en plus (Air France, Sanofi) ?, par des étrangers. D’ailleurs, il est fréquent que ces « champions » finissent acquis par d’autres (Alcatel, Arcelor, Lafarge). Exit le haut fonctionnaire. 

Notre élite fut-elle l’idiot utile d’un jeu qui la dépassait ? Quelle leçon, autre que d’humilité, en tirer ?

Le grand bond en avant dans la démocratie locale ?

Dans la tradition française de « la fronde », les élus locaux font la nique à l’administration centrale. Il est possible qu’ils gagnent.

S’il y a eu conflit, c’est parce que les élus locaux sont dépensiers. L’Etat a voulu les contraindre à la vertu. Ils ont les torts qu’ils lui reprochent. Ils constituent une police municipale, une agence de développement, concurrente des chambres de commerce, ils offrent du pain et des jeux, ils se font construire un Versailles à la démesure de leur ego…

L’Etat a eu le tort de vouloir leur apprendre la responsabilité par la contrainte, ce qui ne marche jamais. Leur laisser la bride sur le cou au milieu de la crise la plus terrible que nous ayons eue en un siècle est sûrement le meilleur moyen de procéder. L’erreur ne pardonnera pas. Il faudra s’adapter vite ou périr. Ce n’est pas un changement, Grand timonier, mais une révolution culturelle !

Attachons nos ceintures…

(En fait, les réformes « libérales » ont dissout les « corps intermédiaires » (cf. l’administration des ponts et chaussées, les chambres de commerce, etc.). Mais le besoin demeurait ? Ce qui a encouragé les collectivités locales à les reconstituer ? Si l’on veut ramener la France à la vertu, il va peut-être falloir recréer ces organes intermédiaires, sans retomber dans une centralisation jacobine de leur programmation.)

La dégénérescence de l'administration

Hier, l’administration était d’élite. On l’a oublié. Il suffit de relire l’oeuvre de Max Weber, pour le constater, et en comprendre la raison. De la fin du 19ème, au milieu du 20ème, toujours selon Weber, l’administration était l’illustration de la « rationalité », c’est à dire de la réalisation d’un objectif. L’administration mettant en oeuvre le « progrès », sa mission était de transformer la société pour réaliser, en quelques sortes, le programme des « lumières ». N’y entrait que l’élite de la nation, sélectionnée par concours.

Curieusement, ce modèle semble avoir mieux évolué en Allemagne (pragmatique ?) qu’en France. L’administration française, comme on le voit depuis les débuts de l’épidémie, continue à nous prendre pour des innocents. En revanche, elle est désormais l’image même de l’incompétence, elle est fuie par l’élite intellectuelle, qui ne veut plus y perdre son temps, mais qui continue à la prendre comme tremplin pour accéder aux plus hautes fonctions politiques et économiques.

La gendarmerie est cultivée

La cellule de la gendarmerie qui protège les agriculteurs (billet précédent) se nomme Déméter.

Déméter, c’est la déesse de l’agriculture, chez les Grecs. C’est Cérès pour les Romains (malheureusement : le CRS est un policier).

Il doit y avoir, quelque-part dans l’administration, un érudit dont le rôle est d’inventer les noms des opérations qu’elle mène. Les Américains, et leurs « tempêtes du désert », doivent nous l’envier.