Nouvelle vague

Curieusement, la nouvelle vague du cinéma a été accueillie à bras ouverts. Le ministre Malraux, par exemple, attendait tout de la jeunesse. Or, cette jeunesse voulait tout casser. C’est en substance ce qu’expliquait une émission de France Inter. 
Michel Rocard disait que 68 avait été une révolte contre les « petits chefs ». Mais ces petits chefs auraient-ils été bienveillants ? En croyant faire le bien, ils ne s’attendaient pas à susciter la colère ? Leur mal était, alors, peut-être, de n’avoir rien vu venir car ils était trop sûrs d’eux pour faire attention à leurs enfants ?

Georges Brassens

68 n’aimait pas Brassens. Mais, Brassens était un rebelle, comme les jeunes d’alors, non ? Brassens, c’était Villon, la culture française. Le rock américain, lui, était tout ce à quoi l’on aspirait, en 68 : une  musique dans laquelle on parle de soi. Voilà ce que j’ai entendu dire, en substance, des sentiments qu’il avait éprouvés, à un homme de culture. (Chez France Culture.) 
Les Lumières, la Révolution, et la gauche, ont longtemps dit que c’était la culture qui donnait la liberté. Parce qu’elle permettait de penser. D’où notre obsession de l’éducation. 68 a renversé cette idée. L’homme étant né parfait, la culture l’aliénait ?
(Explication aussi de la « nouvelle vague » ?)

Nanterre en 68

Le philosophe Paul Ricoeur était doyen de Nanterre en 68. Nanterre était une filiale nouvellement créée de La Sorbonne. D’ailleurs, Paul Ricoeur en a posé la première pierre. Paul Ricoeur et quelques autres y avaient demandé leur mutation pour échapper à l’arrogance de la mafia normalienne, qui dirigeait la maison mère, et aussi à la déshumanisation d’une Sorbonne-usine. Ils pensaient y trouver une ambiance de province et pouvoir s’occuper de près de leurs élèves. Mais les choses n’ont pas tourné comme prévu. Et Paul Ricoeur est parti enseigner aux USA. Où il est entré dans les pas d’Hannah Arendt. 
Comment voit-il 68, à Nanterre ? Du fait de sa situation, la faculté est fréquentée par deux types de populations. Des étudiants modestes des « banlieues », et des fils de famille du 16ème et de Neuilly. Les premiers sont communistes, pour eux l’université est le moyen de l’ascension social. Les autres sont gauchistes. Ils ont déjà tout. Ils vont détruire l’Université. 
A ceci s’ajoute un autre mouvement. En 68, l’Université était vue comme le maillon faible de la société. De là aurait pu partir le changement. Mais de Gaulle l’a bloqué. Alors, l’Université s’est retournée contre elle-même. 
(Un de mes voisins enseignait à Nanterre en ces temps. Il a d’ailleurs gardé quelques vifs souvenirs de Cohn-Bendit, qui tagait les murs, à côté de sa classe. Son témoignage me semble rejoindre celui de Paul Ricoeur.)

Dzvetan Todorov

Dzvetan Todorov était le sujet de France Culture, la semaine dernière. Il se trouve que ce blog parle de lui. C’était un penseur qui a défendu l’esprit des Lumières. 
Je n’ai entendu que des morceaux de l’émission de France Culture. Cependant, il me semble qu’elle est passée à côté de ce qui fait la particularité de cet homme. Car, il a pensé à contre-courant. 68 a été « post moderne ». C’est à dire explicitement opposé aux Lumières. Tout était relatif pour l’homme de 68. Or, lorsqu’il est arrivé au pouvoir, il est devenu « droit de l’hommiste » comme le disent élégamment ceux qui l’exècrent. Il a adhéré sans retenue aux valeurs des Lumières. Et Charlie Hebdo est devenu son fanion. Charlie revendique l’héritage voltairien. 
Comment expliquer une telle pirouette ? « Framing » diraient peut-être les psychologues. Les conclusions que nous atteignons dépendent du contexte dans lequel nous nous trouvons. Chacun voit midi à sa porte. Lorsque vous êtes jeune, vous contredisez les idées du pouvoir. Quand vous êtes au pouvoir vous voulez imposer vos idées au peuple. Ce n’est pas scientifique. Mais c’est humain. 

Petits chefs

J’entendais Michel Rocard parler de mai 68 (A voix nue de France Culture). Pour lui, 68 fut une révolte contre « les petits chefs« . Le Français demandait « l’autogestion« , ou, plutôt, « l’autonomie« . 
Et si les conflits qui caractérisent notre pays étaient une révolte contre les « petits chefs » ? (Subsistance du modèle d’ancien régime ?) Et si les petits chefs, loin de comprendre la revendication, l’avaient traduite en « ils veulent travailler moins pour gagner plus » ? D’où cercle vicieux qui a plombé l’efficacité du pays ? 

mai 68 : le printemps français ?

C’est étrange à quel point mai 68 ressemble aux printemps arabes. La jeunesse se révolte contre une vieillesse constipée. Il s’ensuit le chaos. Qui gagne ? Ceux qui ont les moyens d’assumer le pouvoir, et de profiter du chaos. 
Théorie du complot : l’Amérique fait exploser l’ordre ancien, pour imposer son modèle sociétal. Or, l’Amérique, elle-même, a subi, en précurseur, ce phénomène de révolution étudiante. Et si l’Amérique n’avait pas fait le printemps ? J’écoutais un journaliste parlant de sa découverte de la musique américaine. Cette musique, les films et la culture qui allaient avec parlaient de liberté, une liberté dont on pouvait profiter tout de suite. Les autres cultures n’ont pas compris : elles disaient à leurs jeunes : pourquoi vous impatientez-vous ? On vous aime, demain on vous donnera notre place. Demain vous serez de vieux cons. 
(Si l’Amérique ne fait pas le printemps, il est logique qu’elle l’encourage : après tout elle y voit ce à quoi elle croit, comme un parent se réjouit de voir ses traits chez son enfant.)

Dangereux Daniel Cohn Bendit ?

J’ai des sentiments contradictoires vis-à-vis de Daniel Cohn Bendit. 
Je pourrais dire, comme Zweig, que je suis du monde d’hier ! Et Daniel Cohn-Bendit en fut le fléau. Ce qui comptait plus que tout pour nous, c’était l’éducation. Le fameux ascenseur social avec ses instituteurs. Or, elle a été vidée de son sens par le gauchisme. J’ai surtout ressenti, dans mon enfance argenteuillaise, que j’étais l’ennemi de classe du gauchiste. Mais qu’avais-je fait pour mériter cette hostilité « moi qui tétait encore ma mère » ? D’autant que j’étais élevé dans une sorte d’admiration béate du progrès et de la raison. Bien plus tard, j’ai découvert que j’étais d’un milieu ouvrier. Et que nous étions pauvres. Mais nous ne voyions pas les choses sous cet angle. Etait-ce ce qui nous rendait haïssables ? 68, c’est aussi le suicide d’un cousin de ma mère. Il était beau, et il était le seul de sa famille à avoir fait des études. Il a cru à soixante-huit, et n’a jamais pu se réadapter à la société d’après. Voir la prospérité de Daniel Cohn Bendit demeure difficile à supporter. 
Mais je l’ai toujours trouvé sympathique. Et Hannah Arendt en dit du bien. Et j’ai de l’estime pour Hannah Arendt. Alors ? Ce que j’aime chez lui, c’est ce que je ne trouve pas chez le Français. C’est un « politique » au sens grec du terme. C’est un homme qui « ose penser » et qui passe à l’action. Tout le contraire du pouvoir gaulliste, qui croyait administrer un troupeau. Mais pourquoi la rue ? Les gauchistes n’ont-ils pas envahi l’Éducation nationale, les palais de la République et l’Académie française, en empruntant des voix légales ? Morale : prenons garde de ne pas confondre action politique et coup de tête ?

Pourquoi en veut-on aux politiques ?

Et si l’on en voulait aux politiques parce qu’ils ont confisqué la politique ? Ils prétendent que la politique c’est eux, alors que la politique c’est nous. La politique ce n’est pas une affaire de professionnels, d’hommes d’appareil, de technocrates, de donneurs de leçons à appliquer sans réfléchir, c’est une affaire de citoyens, de doutes et de débats, et de recherche d’un bien commun, sans arrêt à réinventer ?
Et si c’était ce qu’avait dit 68 ?

Gauche et culture

J’ai découvert récemment que l’essentiel du projet de la gauche issue de 68, et qui gouverne aujourd’hui, était la « culture ». L’association jouait un rôle décisif dans la mise en œuvre de ce projet. Étrange projet, qu’il est difficile de prendre au sérieux.
Encore plus récemment, j’ai compris que l’Education nationale, dans laquelle sont massivement entrés les soixante-huitards, a voulu libérer l’enfant des chaînes sociales. Ce faisant elle s’en est pris aux fondements du projet républicain (d’une autre gauche, dans laquelle se trouvait Jaurès) : former des individus pour qu’ils puissent être libres, et vivre sans lois. 
Mais comment entrer dans la société sans un minimum de formation ? Même conduire une voiture nous demande un apprentissage et le respect d’un code. Je me demande si la culture n’a pas été la réponse de la « gauche 68 » à ce problème. Elle a cru à une sorte de paradis terrestre, dans lequel il suffirait d’être. 
Tout ceci ne viendrait-il pas d’une autre idéologie : l’enfant roi ? Pendant longtemps, l’enfant a été un petit homme. Puis il est devenu innocent. Puis il a vécu de plus en plus vieux dans une sorte de paradis d’irresponsabilité et d’insouciance. Du coup, il a voulu que cet état dure éternellement ?
(En creux, on retrouve le combat de N.Sarkozy : contre 68, les associations, l’idéologie de la « paresse ». Sa réaction à 68 est typique de celle des neocon américains.)

Le syndrôme du chevalier

A l’écoute de France Culture, se dégage un thème récurent de la mythologie de gauche. C’est celui du « porteur de valises ». Le porteur de valises a amené des armes ou de l’argent aux peuples qui luttaient contre le colonialisme français
Ce thème revient aujourd’hui, à l’envers, par ce que l’on appelle « le racisme anti-blanc ». Les élites verraient le peuple comme un mal. Mais comment gouverner des gens à qui l’on ne pense rien devoir ? 
Et si les bandes dessinées, ou du moins les récits pour la jeunesse, avaient forgé ces mythes ? Le militant voit la vie comme un combat. Il défend la veuve et l’orphelin contre le mauvais. Il n’est donc pas membre de la société. Il est au dessus d’elle. Et il lui faut un ennemi. Il est violent par nature ?