Causes de 68

J’ai compris tardivement que 68 n’avait pas été une pitrerie. 68 a perdu la bataille de 68, mais a gagné la guerre. Ses idées ont triomphé. Mais qu’était 68 ?

L’exemple d’une proche. Une jeunesse révoltée, qui ne l’empêche pas de faire des études poussées. Mais, une carrière de secrétaire générale d’un organisme ultra conservateur (à la droite du FN), et un mariage avec un directeur d’un syndicat patronal. Un train de vie bourgeois, d’un autre siècle. Mais des amitiés toujours de gauche, notamment pour François Hollande.

Une hypothèse à creuser. La jeunesse de 68 voulait prendre la place de ses parents. (D’ailleurs, c’est ce que dit explicitement le Cohn-Bendit du « pouvoir est dans la rue ».) Les idées de gauche lui allaient, parce qu’elle se sentait opprimée ? Elle les a gardées, par cohérence ?

Pouvoir

« On caractérise souvent les post modernistes, influencés par Nietzsche, par le fait qu’ils nient la vérité. ils considèrent que ce qui est tenu pour vrai, même les théories les plus certaines des sciences naturelles, comme étant le produit des relations de pouvoir sociales. (…) Le post moderniste est amené à s’affaiblir ou se contredire, parce que ses déclarations sur la vérité seront produites par son désir de pouvoir » (Si sa théorie est juste.)

Voilà ce que je lis dans un ouvrage sur la philosophie allemande. (German Philosophy, a very short introduction, Andrew Bowie.)

Ce qui m’a frappé. Car on parle beaucoup de « pouvoir » ces derniers temps. Or, le mouvement post moderniste a démarré aux USA, a été formalisé en France, et est le principe de pensée de 68 et de tout ce que l’on lui associe, y compris notre élite gouvernante et dirigeante. Et si le réel moteur de tous ces gens avait été la volonté de pouvoir ? Et si c’était pour cela qu’ils avaient vu partout des relations de pouvoir ?

(Et si c’était le résultat d’une société paternaliste, la société d’après guerre, qui ne pouvait générer que des gamins égoïstes ?)

Déconstruction

Déconstruction en marche ? je me demande s’il n’y a pas un mouvement nouveau en marche (un peu au sens d’Emmanuel Macron). Cela va bien au delà des « fake news ». Un travail scientifique est mené pour savoir ce que cachent les idées qui nous sont assénées comme des vérités. Ce blog est en partie la chronique de ce changement.

68 avait lui-même fait un tel travail. Il estimait, si j’ai bien compris, que son ennemi était le capitalisme. L’intellectuel devait (c’est le « postmodernisme ») opposer à un lavage de cerveau un contre lavage de cerveau. Je crois que ce que l’on découvre aujourd’hui, avec surprise, ce sont ces deux lavages de cerveau. Et ceux qui les ont précédés. On comprend aussi que leur intention était rarement altruiste. Le « déconstructeur » initial s’est révélé petit bourgeois, en particulier.

Comme souvent, il n’a pas été totalement coupable. Comme les médecins de Molière, même s’il l’a dénaturée, il a fait vivre l’idée de science. Et il nous a donné l’exemple de ce qu’il ne faut pas faire. L’hypocrisie est-elle une étape nécessaire au changement ?

Jeff Koons

Vendredi matin France Culture disait le plus grand mal de Jeff Koons. J’ai retenu qu’on le jugeait un escroc, sans talent. L’argent est devenu le seul mobile de l’art.

Mais pourquoi s’en rendre compte si tard ? N’est ce pas le projet revendiqué par le pop art : devenir riche sans talent ? Refus de l’élitisme et de la culture, propre de la contre culture américaine ?

Hier, la « libération de la parole » des femmes semble une guerre fratricide. La gauche se retournerait-elle contre ses idéaux et ses héros ? Ceux-ci n’avaient-ils aucune substance, comme beaucoup l’ont cru, ou ont-ils été minés de l’intérieur ?

La renaissance de 68 ?

Je disais, en fin d’année, que M.Macron enterrait 68. Et si 68 renaissait ? me fait demander le billet précédent. Et si Harvey Weinstein était l’hirondelle qui refait le printemps ? Le test existentiel qui révèle que 68 ne fut pas un mouvement de paresseux, comme semblait le penser M.Sarkozy, mais répondait à de puissantes et respectables aspirations ?

La conséquence de la capacité humaine au changement est d’avoir toujours tort ?

Puritanisme

Catherine Deneuve et quelques autres femmes célèbres se rebellent contre les réactions suscitées par l’affaire Weinstein. (Tribune.) Ce qui est surprenant est qu’elles utilisent les mots de ce blog. Notamment puritanisme et déni de justice. (Mais avec quelques autres idées plus subtiles, comme défense de l’amour maladroit et jeu du fondamentalisme.)

Pourquoi cette convergence ? Probablement, comme le dit ce blog, parce que ce mouvement est anti 68, et que Catherine Deneuve et ses cosignataires sont, probablement, des femmes de 68. Mais aussi parce qu’elles soulèvent des questions essentielles, et qu’elles n’ont pas été posées.

Affrontement sain. Jusqu’ici on avait l’impression qu’il y avait une pensée unique et, pire, une police de la morale. Les intellectuels avaient une voix unique. S’ils avaient une opposition, elle était silencieuse. Du coup elle était récupérée par les populistes et autres fondamentalistes. Ce qu’il y a de remarquable dans cette tribune, c’est son courage. En fait, elle est cohérente. Elle montre des femmes qui n’ont pas froid aux yeux, qui ne hurlent pas avec les loups. Et s’il n’y avait pas de démocratie sans parole ? Et si, pour qu’elle fonctionne, il fallait que chaque opinion ait la même aptitude à s’exprimer ? Et si c’était le retour de l’intelligence ?

(PS. Et où sont les hommes dans cette affaire ? Une chose qui ne change pas : le courage est féminin ?)

Joie

« La plupart des hommes ne font les grands maux que par les scrupules qu’ils ont à faire les moindres » (Cardinal de Retz)

Ne serait-ce pas le propre de notre temps ? A force de vouloir être innocents comme des colombes, nous faisons de la vie un purgatoire ? Ce qui donne du charme à l’enfer et provoque des réactions violentes ?

Apologie du mal

Pourquoi ne pas faire le mal ? disaient les premiers films de Roman Polanski. Il n’avait pas prévu le retour en force du puritanisme. Une chape de glace.

Et si, comme le filmait Roman Polanski, on pouvait retrouver un peu de joie en bravant les interdits ? C’est peut-être ce qu’ont pensé les Américains, lorsqu’ils ont élu M. Trump. Et vous, qu’auriez-vous envie de transgresser ?

En lisant Konrad Lorentz, j’ai pensé à la science. Elle a mauvaise presse. Peut-être que l’on s’est fait des illusions sur son pouvoir. Mais c’est merveilleux ce que l’on a su apprendre. Et c’est surprenant à quel point ce que l’on croit savoir est erroné. J’ai retrouvé un enthousiasme d’enfance.

Victime de 68

Paradoxe de 68 : les soixante-huitards se voyaient comme des victimes, alors que leurs parents les disaient privilégiés. En effet ils pensaient leur avoir donné ce qu’ils n’avaient pas eu, et ce qui avait le plus de prix pour eux : l’éducation. Or, qui dit éducation signifie ne pas avoir à gagner sa vie, donc une forme d’oisiveté. Pourtant, les jeunes se considéraient comme des prolétaires opprimés par la société !

Une anecdote explique peut-être cette différence de perspective. Une jeune femme raconte que, du fait de ses diplômes, elle gagnait beaucoup plus que ses parents. Ceux-ci, conformément à la tradition, pensaient qu’elle apporterait son salaire à la famille. Or, elle a jugé qu’il était dû à son mérite, et que sa famille était sinistre. Et elle a fuit ses parents. (L’étude dont je tire ces réflexions. Une même histoire est arrivée à un ami libanais, venu faire ses études en France. Une fois qu’il a eu un emploi, sa famille lui a demandé de payer les études de son frère. Ce qu’il a trouvé injuste.)

Le conflit de 68 est-il venu d’une méprise ? Les parents pensaient que les enfants leur devaient leurs études, les enfants pensaient qu’ils devaient leur situation à leur travail, mais rien n’aurait été possible sans la transformation de la société ? A moins qu’il faille évoquer une idée de Tocqueville concernant les causes de la Révolution ? Comme à l’époque de Louis XVI, plus on donne au peuple, plus il est furieux ? Leurs études ont montré aux étudiants qu’ils venaient d’un milieu « défavorisé » ?

J’entendais un interviewé de France Culture se dire homme de gauche, ce qu’il définissait ainsi : « être du côté des perdants ». Le combat du soixante-huitard a été la défense de la « victime », victime à laquelle il s’assimilait ? En même temps, son enrichissement personnel dû à sa position sociale a créé un écart béant entre sa situation matérielle et ses idées. C’est le phénomène Bobo. Le gagnant de la transformation du monde critique ses perdants, la classe moyenne, symbole de la société à laquelle il livre combat. C’est peut-être cette critique de son électorat qui a été fatale à Mme Clinton.

(Et si le paradoxe venait de plus loin ? Je me demande si le grand mouvement de « massification » de l’enseignement supérieur, qui a démarré après guerre aux USA, n’avait pas pour objet de créer une classe moyenne importante, garante de la stabilité du modèle capitaliste…)

Cinquantenaire de 68

Cinquantenaire de 68. Histoire d’un changement surprenant :

Un ami, tendance Hamon, me disait avoir affronté la Manif pour tous. Mais, la gauche c’est l’union libre, pas le mariage, non ? Il a paru interloqué. 68 a combattu l’autorité. Or, des palais de la République au sommet des multinationales d’Etat, les soixantehuitards et leurs épigones sont partout. Y compris à l’Académie française, temple de la ringardise ! 68 a dégagé l’autorité, mais ses héritiers font des anars d’hier des saints laïcs. Et on est passé de l’interdit d’interdire à un moralisme inquisitorial. Le nu en est un exemple : 68, c’était la libération du vêtement ; bientôt, les statues seront habillées. (C’était aussi l’apologie de la pornographie !) Et la justice ? Avec Harvey Weinstein et l’appel à la délation et le Jihadisme et ses fiches S, justice d’exception, sans protestation ? Et ainsi de suite.

Les soixante-huitard sont devenus ce qu’ils reprochaient à leurs parents d’être (et que ces derniers n’étaient probablement pas). De la liberté des moeurs au puritanisme. Qui l’eut prévu ? Enantiodromie ?

(Peut-être Jacques Brel : c’est exactement son histoire de notaires…)