Avoir raison avec Raymond Aron

« Je préfère avoir tort avec Sartre que raison avec Aron », disait-on. Curieux quand on y réfléchit bien.

Dans un certain sens, ils se ressemblaient. Deux normaliens ascendant philosophie, de la même promotion (autrement dit l’Olympe de l’esprit). Puis deux majors de l’agrégation. (Sartre est recalé à son premier passage.) Mais ça s’arrête là.
Si l’on en croit Michel Onfray, Sartre n’a pas eu une conduite irréprochable pendant la guerre. Et, ensuite, il a défendu l’Union soviétique. Raymond Aron, lui, est parti en Angleterre, avec le Général de Gaulle, puis il a pourfendu, toujours seul contre tous, l’URSS.

Grande leçon d’humilité ? La politesse du héros, c’est d’être agréable ?

68 et le Pêché originel

Une émission sur le philosophe en 68 m’a amené à réinterpréter l’histoire de notre société. Il y était dit que l’intellectuel, par nature, recherche la justice. En 68, l’injustice c’était le « petit bourgeois ». Soit, nous tous. Comme le disait Sartre, celui qui sauverait son âme serait, donc, celui qui combattrait une nature qu’il avait héritée de la société.

On chasse le pêché originel par la porte, il revient par la fenêtre ? Le pêché serait-il un mal de l’intellectuel, donc de la raison ?

(France Culture, Les chemins de la philosophie, 23 avril 2018.)

Malheurs de la classe moyenne

On parle beaucoup des malheurs de la classe moyenne…

Aristote disait qu’elle jouait un rôle de stabilisateur. Elle semble avoir été l’enjeu de la guerre froide. Il ne fallait pas que le peuple de l’Ouest cède aux attraits soviétiques. Alors, on a cherché à augmenter la proportion de « petits bourgeois », la « classe moyenne » ? A l’Ouest, le mouvement est probablement parti des USA. Puis a été suivi par l’Europe. Ce qui me fait penser cela ? L’ouverture en grand des portes de l’enseignement supérieur, commencée après guerre aux USA, est peut-être une volonté d’embourgeoisement.

J’ai été surpris par un livre écrit en 68. Ses auteurs, des intellectuels, s’opposaient aux révolutionnaires de 89. Ils prenaient, par conséquent, fait et cause pour l’aristocratie. 68 : contre-Révolution ? Le véritable ennemi de son Marxisme était la « classe moyenne » petite bourgeoise ? (N’est-ce pas elle dont on vole les nains de jardin, et qui subit les grèves de la SNCF ?) Un avatar de l’aristocratie a été la gagnante du changement ? La disparition de l’URSS l’a aidée ? (Il n’y avait plus besoin de séduire le peuple.) Mais elle a peut-être poussé son avantage un peu loin : l’effet stabilisateur a disparu…

Pertinent ?

Lavage de cerveau principe de notre société ?

Montesquieu disait que les société obéissaient à un « esprit », un principe qui expliquait leur comportement.

Une question que je me pose depuis longtemps est : comment se fait-il que 68 ait été « anti autorité », alors que la parole de gauche est une parole d’autorité ? On utilise les mêmes procédés pour promouvoir les saints de gauche, par exemple S. Gainsbourg, que le faisait jadis le pouvoir gaulliste, avec les siens.

L’explication est peut-être dans ce que l’on a retenu de l’oeuvre de Gramsci. Pour lui, capitalisme et communisme étaient des formes également durables de société. Ce qui imposait l’un plutôt que l’autre, c’était le lavage de cerveau. Il fallait donc laver le cerveau, pour le bien.

Il est possible que le principe de notre société soit là. C’est le lavage de cerveau. Ce que les psychologues appellent « l’influence ». Ce principe s’oppose, notamment, à celui des Lumières : la vérité. Les « fake news » expliquées ?

Daniel Cohn-Bendit

Daniel Cohn-Bendit parlait de football et d’immigration à France Culture. Quel homme sain et pragmatique. Le révolutionnaire de 68 est méconnaissable.

Faut-il lui reprocher ses changements ? N’est-ce pas ce qui arrive à bien des gens ? On est tout fou lorsque l’on a vingt ans, puis on murit. Et on peut lui reconnaître du talent. D’abord celui d’avoir été un meneur. Et ensuite, celui d’avoir su le rester. Et, finalement, d’avoir réussi sa vie.

Au fond, comme M.Trump, le révolté nous met en face de nos responsabilités. La société de 68, et d’après, a-t-elle été à la hauteur des siennes ?

Pourquoi 68 ?

Je retire du mois de célébration de l’anniversaire de mai 68 que sa cause fut le « besoin de s’exprimer ». J’ai entendu quelques-uns de ses acteurs reconnaître qu’ils n’avaient pas d’idées, mais qu’ils voulaient les exprimer. Toutes les théories associées à 68 sont arrivées pour combler ce vide. Leur mérite principal était de provoquer l’ordre établi, de même que le le petit provoque le grand dans la cour de récréation, sachant qu’il ne risque rien.

Récemment, j’ai découvert que les jeunes lisent des sortes de bandes dessinées pour pré adolescents. Cela paraît totalement vide. Mais il existe des forums dans lesquels on discute très sérieusement du mérite de ces ouvrages, et où l’on rencontre des experts qui s’expriment avec l’autorité, et le contentement de soi, des critiques du Masque et la Plume.

C’est comme dans le jeu du « papa et de la maman ». Les enfants veulent imiter leurs parents. Puisqu’ils ne comprennent pas bien ce que font ces derniers, ils les singent. Et si ce mécanisme d’imitation avait été un des moteurs de 68 ?

Héritage de 68

Gérard Bérréby disait que 68 avait été récupéré par le capitalisme (A voix nue, France Culture). Cette idée ne m’était jamais venue à l’esprit. Et si c’était comme cela qu’il fallait comprendre le septennat de M. Giscard d’Estaing ? Aurait-il pensé qu’une France coincée avait besoin d’un peu d’air ?

Mais la France était-elle capitaliste ? Le général de Gaulle, capitaliste ? N’était-elle pas plutôt « radicale » au sens de la 3ème République ? C’est à dire un individualisme solidaire. M. Giscard d’Estaing était un « libéral », ce qui est la liberté sans la solidarité. C’est un concept de gauche et de droite, par ailleurs. (On le voit en Arabie Saoudite : les réformes économiques vont avec des réformes sociales.)

Et si c’était 68 qui avait fait triompher le capitalisme en France ?

68 et la fin de l'art

L’art est mort. 68 l’a tué. C’est une intuition. Mais Tolstoï me donne une idée de démonstration.

Tostoï est un être compliqué. Sa vie est une crise existentielle. Et son personnage traverse tous ses romans, ce qui devrait les rendre illisibles. Ce qui en fait le prix, c’est la description de la société, dans ses moindres détails, et des émotions humaines. Et c’est le talent avec lequel cela est dit. Etrangement, je vois un phénomène identique dans l’oeuvre du sociologue Durkheim et d’un musicien de jazz autodidacte.

L’art est une expression de soi. Mais, elle est inefficace si elle ne séduit pas le peuple. Ce qui demande d’en comprendre intimement la sensibilité, et de lui apporter quelque chose d’unique. Ce qui est probablement effroyablement compliqué.

Il n’y a peut-être plus d’art depuis 68, parce qu’en voulant s’exprimer, sans avoir à se fatiguer, « l’artiste » m’a oublié ?

Gramsci

J’entendais beaucoup parler de Gramsci dans ma jeunesse. Un penseur marxiste mort en martyr, ça change du totalitarisme communiste. Si j’ai bien compris, sa théorie était que si nous acceptions le capitalisme, c’était dû à un lavage de cerveau. Le marxisme était une solution aussi durable que le capitalisme. En conséquence de quoi, il suffisait de nous laver le cerveau pour nous faire devenir communistes, et en être heureux.

La théorie du « lavage de cerveau » est aussi associée au postmodernisme. L’intellectuel, par sa parole, change le monde. Mais elle n’a pas abouti au communisme. L’intellectuel à remplacé De Gaulle par Gainsbourg. Une figure d’autorité par une autre. Il a changé le monde qui ne lui allait pas, par celui qui lui convenait. Puisqu’il représente le bien, il n’avait pas besoin de lire Gramsci, pour faire du Gramsci ?