L’état de la France

Une des découvertes de l’année est que les réformes transforment définitivement l’individu. On s’habitue à une situation, sans se rendre compte que l’on a changé. Et que l’on est méconnaissable. Impossible de « conduire le changement », si l’on ne comprend pas la réalité.

Lorsque je suis parti à Cambridge, il y a 40 ans, j’ai regardé ceux qui m’entouraient avec un mépris certain. Et pourtant j’ai rencontré Stephen Hawkins, et un tas de prix Nobel dont j’ai oublié les noms. J’ai même dû croiser le chemin de Karl Popper, et de Moses Finley, dont personne ne parle sans stupeur et tremblements. J’ai découvert depuis que le moindre plouc à sandales, que l’on y trouvait, avait inventé une discipline nouvelle. (Ce qui me permet de frimer, lorsque je croise le chemin d’un spécialiste de la dite discipline). Pourquoi ? Parce que j’avais l’impression qu’ils étaient des esprits inférieurs.

Le laboratoire d’ingénierie était ridicule. Ses enseignants étaient de mauvais mathématiciens, ses locaux étaient vieux. Et pourtant, il était étonnamment riche de machines. Il y avait déjà des stations de travail, que personne, d’ailleurs, ne savait utiliser. (Un principe, dans ce monde, est qu’un « sponsor » donne ce qui se fait de mieux, et qu’un étudiant s’en empare, se forme sur le tas, et produise un mode d’utilisation révolutionnaire.) En France, mon école avait été obligée par le gouvernement de s’équiper avec des ordinateurs Bull, qui utilisaient des cartes perforées ! (Et qui tombaient sans arrêt en panne.) A la maison je m’étais acheté un Macintosh, et je programmais en Lisp. Choc de cultures. Pas étonnant que nous n’ayons pas eu de Bill Gates.

Et depuis ? Cambridge ou MIT ne se sont pas améliorés, mais ils ont maintenu leur niveau. L’éducation supérieure française s’est effondrée. Je suis étonné que nous ayons encore des médailles Fields.

Mais c’est surtout la création de France Travail qui en dit le plus long sur l’état du pays. M.Macron pense, probablement, qu’il dirige une nation de paresseux. La réalité est, probablement, toute autre. Je découvre aujourd’hui des quantités de coach, de managers de transition, d’auto-entrepreneurs… qui m’impressionnent au premier contact. Mais qui n’ont, quand on les connaît un peu mieux, quasiment pas de quoi vivre. La réalité de ces dernières années est que les grandes entreprises ont massivement licencié. La règle du jeu y a été la politique. Ceux qui ont gagné ont été les plus habiles manoeuvriers. Les personnes supprimées, généralement, les plus compétentes, car elles travaillaient sans avoir le temps pour la politique. Il faut ajouter à cela un ou des millions d’auto entrepreneurs qui n’ont même pas compris qu’une entreprise doit gagner de l’argent et qui sont des SDF en puissance.

C’est cette réalité que refuse, probablement, le chômeur, et qui suscite la colère de la population. Elle a le sentiment d’être méprisée par des incompétents ?

Les damnés de la terre ?

Guerre en Israël. Pour le moment, elle ne s’étend pas.

Y aurait-il un accord implicite entre « ennemis » ? Israël liquide le Hamas, à condition de le faire rapidement ?

Le danger pour cet accord, s’il existe, semble, en effet, que les peuples s’agitent. Y aurait-il, alors, une divergence de point de vue entre gouvernants et gouvernés ? Cela tiendrait-il à un phénomène constaté depuis quelques temps : une uniformisation des fortunes nationales, avec creusement des inégalités au sein des nations ?

(La théorie des jeux dit qu’un accord n’a pas besoin d’être explicite pour exister. La technique dite « tit for tat », ou « dent pour dent », permet de le faire respecter. On tire sur vos vaisseaux, vous ripostez en maximisant la nuisance pour celui qui est derrière l’attaque, mais en évitant l’escalade. On vous laisse tranquille, vous laissez tranquille… C’est comme cela que l’on se fait des amis.)

Culture d’orchestre

Le chef d’orchestre Stéphane Denève voit l’orchestre comme un phénomène culturel. En effet, les orchestres de chaque nation ont des comportements extrêmement différents, alors que leurs musiciens ont suivi quasiment le même parcours.

En France, il faut « dompter l’orchestre ». Il accueille tout chef avec suspicion. Et, surtout, il se comporte mal, spontanément, il est « râleur » et « individualiste ». « Il faut prouver sa légitimité ». Aux USA, par exemple, l’orchestre a une très haute opinion de lui-même, donc des chefs qu’on lui donne.

Le plus intéressant ? Stéphane Denève remerciait les orchestres étrangers de « l’accueillir avec respect ». Ce qui en dit long sur la culture française ?

(Entendu dans l’émission Etonnez-moi Benoît de France Musique, samedi dernier.)

France Travail

Pole emploi devient France Travail. Si on lit ce qu’en dit France Info, ce serait, avant tout, une mesure coercitive.

Ce qui est frappant est le particulièrement peu euphonique « France Travail ». Est-ce une injonction : « France, travaille ! » ? Ou un appuyé signe de connivence à la « valeur travail », qui semble devenue un cri de ralliement de la droite conservatrice, à défaut d’une discipline de vie ?

En me penchant récemment sur le régime de Vichy, j’ai découvert que le concept de « valeur travail » venait peut-être de lui. D’ailleurs, cela aurait dû être évident, sa devise n’était-elle pas « travail, famille, patrie » ?

L’histoire se répète ? En 40, la SFIO, aussi, a dit « Maréchal nous voilà » ?

(Mauvais esprit ?)

Trahison automatique

Je ne voulais pas passer de temps à traduire. J’ai utilisé le traducteur automatique de Word. Surprenant. Très « colloquial ». Je n’aurais jamais écrit comme cela.

Mais, en relisant, je constate que ce qui m’épate n’est peut-être pas juste. En fait, ce qui se comprenait très bien en français n’était pas réellement clair. Il était même un peu paresseux. Plus exactement, c’était une forme de figure de style. Une façon de rendre l’article agréable à lire en reprenant les usages de la langue parlée. La machine a procédé à une traduction littérale.

Curieusement, la même mésaventure était survenue avec un traducteur humain. Je comptais faire traduire mon premier livre. Une traductrice anglo-saxonne fait un test. Son travail paraît impeccable. Jusqu’à ce que je prenne conscience qu’il y a complet contre-sens. Ce que j’écrivais n’était pas aussi évident que je le pensais.

Il est possible, donc, qu’il faille s’adapter à la machine, si l’on veut être traduit correctement. Et que la machine ne puisse comprendre la subtilité de la pensée humaine, justement parce que cette pensée ne s’exprime pas d’abord de manière écrite, mais par la parole. Donnons des oreilles à l’intelligence artificielle ?

Prospective

Chaque année, je me livre à un exercice de prospective. Cette année, je suis sec.

Nous sommes toujours au milieu du gué. La nouveauté de ces derniers temps est la crise. Les épidémies, les guerres… On se croirait revenu à un Moyen-âge qui hésiterait à déverser ses calamités.

La particularité de ces crises est, à chaque fois, de révéler une nouvelle faille inconnue. Faille immédiatement oubliée dès que l’alerte est passée. Faut-il craindre une nouvelle crise, « the big one », ou, pourrions-nous être victimes d’un « battement d’aile du papillon », par exemple d’une réforme insignifiante du gouvernement, qui fasse s’effondrer le pays ?

On se lamente sur le sort de la France, mais, finalement, tout le monde va aussi mal qu’elle. A croire que la vie d’une nation est un équilibre : lorsque l’on fait bien quelque-chose, c’est une excuse pour faire mal quelque-chose d’autre ? A moins que, comme en 39, nous soyons dans une fin de cycle mondial, tout le monde étant diversement affecté par un même phénomène ? Devons-nous nous réjouir ?

Le temps n’est plus celui des belles théories mais de l’incertitude. L’histoire n’est pas écrite. Elle se joue probablement à des moments comme ceux-ci. Ce qui est préoccupant, si c’est bien le cas, est l’abattement général de la société. Elle « manque de ressort ». La France n’est pas celle de « l’étrange défaite », mais elle n’est pas très vaillante. On peut craindre, pour reprendre un vocabulaire à la mode, qu’elle soit « impactée » plutôt « qu’impactante ».

Révolution ?

J’ai jeté un coup d’oeil à « L’oligarchie des incapables », une enquête faite, sous le régime Sarkozy, par deux journalistes. Sa thèse est qu’au sommet de notre pays tend à se constituer, périodiquement, une « oligarchie d’incapables », dont les agissements indignes finissent par provoquer une révolution.

Il se trouve que, contrairement à ce que disent les journaux, on commence à percevoir un très fort ressentiment contre tout ce que notre « élite » représente. C’est peut-être bien une très vieille et très puissante rancune, et très majoritaire.

Quelles vont en être les conséquences ? Peut-être pas la guillotine, mais pas non plus un débat apaisé, favorable à une saine réflexion sur le cours le plus approprié à faire adopter au pays ?

Intelligence dégénérée ?

The AI revolution’s first year: has anything changed?
The launch of ChatGPT was heralded as the dawn of a new age. But companies are wondering how useful generative AI really is

Financial Times de samedi

On ne peut faire le bilan de l’année sans parler d’Intelligence Artificielle « générative ».

L’IA s’est révélée, depuis 40 ans que je la connais, comme un formidable outil pour marketing et spéculation financière. Comme l’escroquerie, elle semble profiter de la caisse de résonance de nos fantasmes. Une intelligence qui dominerait la nôtre, la fin du travail, le péril jaune, etc. Et, en plus, une intelligence mystérieuse, qui « émerge » d’algorithmes bestiaux à qui la puissance des ordinateurs donne vie. Ce qui convainc ceux qui les créent qu’ils sont des dieux. (Moins on domine ce que l’on fait, plus on le croit !)

Surtout elle se prête aux tours de passe-passe qui frappent les esprits. Et un champion d’échecs par ci et un tableau de maître par là…

Transition pacifique

A chaque fois qu’il se passe quelque-chose on entend une autorité intellectuelle dire que la cause en est le réchauffement climatique. S’il s’agit de quelque conflit, elle annonce que ce n’est rien en comparaison avec ce qui va nous arriver, du fait du réchauffement climatique. Cela finit par ressembler au retour du millénarisme.

Pendule arrêtée ?

Et si la paix dont nous profitons depuis 80 ans n’était qu’une exception ? D’ailleurs nous, les Occidentaux, nous sommes bien les seuls à en avoir bénéficié. Aurions-nous eu tort de croire que c’était un avantage acquis ?

Et si l’on s’attelait à trouver les conditions de la paix ? Peut-être que le climat s’en porterait, aussi, mieux ?

L’héritage des trente glorieuses

Ces derniers temps, la vie nous a certainement appris des choses sur les pathologies de l’affluence matérielle (), et de ses conséquences telles que l’ennui, l’égoïsme, le sentiment d’être un individu d’élite, et d’une supériorité « méritée », la stagnation à un faible niveau de maturité, la destruction du sentiment de communauté.

Abraham Maslow, Motivation and personality.

Surprise, le livre dont est tiré cette citation a été publié en 1970, année de la mort d’A.Maslow, et a donc dû être écrit dans les années 60. Or, il semble parler de notre époque. En particulier de ce curieux terme « d’élite » dont nos gouvernants se sont affublés, alors que, par les critères d’évaluation du mérite traditionnels, ils sont médiocres, et que leurs prédécesseurs, qui auraient bien mieux mérité ce titre, ne l’utilisaient pas.

L’après guerre et son Etat paternaliste auraient-ils accouché d’une société immature ?