Ecrire, c’est s’interroger sur le français. Je me penche sur le Grevisse et son bon usage. Ancienne édition.
Le français est une curieuse chose. On en est très fier. On a une académie. Alors qu’il est issu de l’argot infâme d’une sorte de lie de l’humanité (celui des troupes d’occupation de la Gaule) et qu’il est fait, en outre, essentiellement de mots importés de l’étranger. Et même de mots un temps français, mais qui nous sont revenus avec un sens différent de celui qu’il avait initialement (tenez et tennis ont la même origine, aussi bien que tonnelle (tuyau) et tunnel). Si bien qu’avec une même racine, on peut produire beaucoup de choses. Sans compter qu’on ne se prive pas de lui ajouter des pré ou postpositions (épouvantail = épouvante + « ail » : instrument) et de lui retirer des morceaux (accord est issu d’accorder). Ce qui me fait me demander si les bases du français ne sont pas plus pauvres qu’on ne le prétend.
Je lis aussi que l’argot moderne a fourni des mots tout à fait respectables : cambrioleur, maquiller, matois, narquois.
A cela s’ajoute des règles qui sont devenues incompréhensibles. Par exemple, on dit « quelque temps ». Parce que temps est « le temps », et, surtout que « quelque » a une acception que l’on n’utilise plus : « un certain ». Aujourd’hui on pourrait entendre « temps » comme « époques », comme dans « les temps modernes », et donc mettre « quelques » au pluriel, une forme qui lui est devenue naturelle.
Je m’interrogeais aussi sur l’art de la virgule. Il correspond pour beaucoup au « complément circonstanciel » (« s’il est en tête de phrase et s’il a une certaine étendue »). Je dois avouer que je n’ai toujours pas compris exactement ce qu’est ce complément qui peut être beaucoup de choses. (Je soupçonne que la forme ordinaire de la phrase est « sujet, verbe, compléments », et que le « complément circonstanciel inversé » est ce qui, éventuellement, précède le sujet. En revanche, s’il est court, comme « ici », il échapperait à la virgule.)
Je constate surtout que notre esprit déduit des règles de ce qu’il voit, et que ces règles peuvent être différentes de celles qui prévalaient jusque-là. Quant à la virgule, je la voyais comme une pause du discours.
Le français est-il adapté à notre société, peu éduquée pour cause de « massification » ? Faut-il s’occuper de l’adapter avant que les forces sociales anarchiques n’en fassent mauvais usage et n’en éliminent ce qu’il avait d’utile ?