Insaisissable rêve

Roger Caillois faisait remarquer que les rêves semblent se créer au moment du réveil. Ce que l’on constate lorsque l’on est éveillé par une sonnerie ou un incident : nous avons l’impression qu’ils étaient la fin d’une histoire qui durait depuis longtemps.

Voilà qui renverse l’édifice des surréalistes et de Freud, qui adorent le rêve.

En tous cas, la question est complexe et elle illustre la précarité des affirmations scientifiques ?

(Dans ces conditions, le sommeil paradoxal ne serait pas un rêve, mais une activité particulière du cerveau ? Idem, les rescapés de noyade, qui disent avoir revécu leur existence, ne l’ont fait qu’au moment où ils reprenaient conscience ?)

Expérience

Paradoxe. Une grève de médecins est bonne pour la santé. Les jeunes ont dû être remplacés par les vieux. Et l’expérience, en matière de santé, paie.

Peut-être pourrait-on méditer cette leçon à l’heure de la superintelligence artificielle ?

Doctors’ strike helped forestall NHS winter crisis, say health leaders
Senior medics who covered for younger colleagues said to be more confident and quicker to discharge patients

Financial Times, 16 janvier

Domination

« Domination » est un mot que l’on entend beaucoup dans certains milieux. Curieusement, des milieux « dominants ».

Qu’est-ce que la domination pourrait-on se demander ? Au temps où j’enseignais, j’avais eu la surprise de constater que mes étudiants avaient subi des rapports de « domination » pendant leurs stages (ils en restaient marqués) : les employés en poste cherchaient à utiliser leur pouvoir pour leur faire faire ce qui n’était pas dans leur mission. Du coup, cela m’avait fourni un remarquable exercice de conduite du changement : comment se tirer de ce type de situation ? Beaucoup avaient trouvé de très élégantes solutions.

Le premier ingrédient de la domination semble donc être une différence de situation sociale : USA / alliés, classe gouvernante / population, parent / enfant, médecin / patient, chef / subalterne…

A noter que la domination utilise rarement (jamais dans l’exemple ci-dessus) la force ou la menace, Trump ou Poutine sont des exceptions, beaucoup plus une sorte de morale implicite. La domination, dans nos sociétés, est généralement un « crime en col blanc », une manipulation des esprits. Ce que le professeur Cialdini nomme « influence ».

Mais, comme dans le cas du harcèlement par le pervers narcissique, et comme dans mon exemple, cela n’est pas suffisant. Le « dominé » a les moyens de se faire respecter. S’il ne le fait pas, c’est souvent qu’il est affecté de quelque pathologie sérieuse, quelque accident d’enfance (d’où l’efficacité de la morale comme moyen de manipulation). En outre, beaucoup de stages se passent sans incident. Pourquoi ? Le stagiaire est considéré comme un « collègue », ou comme un « enfant », parfois comme un « futur dirigeant », bref, comme un être humain avec lequel on a de l’empathie.

C’est probablement ce qui manque à notre classe gouvernante. D’où la crise actuelle. Crise = domination ?

Droit international ?

L’intérêt que présente le président Trump est de nous poser la question du droit international. Dans le système actuel, ce sont les criminels qui sont les juges.

Comment remédier à cette situation ? Le système actuel de justice, même s’il pouvait s’exercer au dessus des nations n’est pas satisfaisant. La preuve de cet échec est la cour suprême américaine, qui est à la botte de Trump. Faudrait-il appliquer les travaux d’Elinor Ostrom concernant la gestion des biens communs ?

Dans ce cas, le juge n’est pas individuel, mais collectif. C’est toute la communauté qui gère le bien commun. Ce qui bloque toute possibilité de changement. En particulier, le signalement des infractions se fait presque instantanément, ce qui empêche toute dérive incontrôlable. Et la justice est apprentissage collectif. Chaque incident est l’occasion d’une réflexion sur la raison d’être du bien et sur la bonne façon de l’administrer. Seulement pour que tout ceci puisse avoir lieu, il faut un accord collectif. Ce qui demande, généralement, quelque crise qui suscite de tous une grande anxiété de survie.

Léautaud

On dit que Paul Léautaud fut redécouvert grâce à une émission de radio. En fait, il semble, bien avant, avoir suscité « stupeur et tremblements » chez la classe littéraire. Une curieuse émission d’après guerre cherchait à en faire la psychanalyse.

Il y joue le rôle de l’ours mal léché. Le misanthrope à son meilleur. Curieusement, contrairement à Alceste, que je trouve tragique, son comportement était tellement outré, qu’il était comique. Ce qui explique peut-être pourquoi l’on s’est interrogé sur la bonne façon de jouer les pièces de Molière.

Mais pourquoi donc est-il venu à cette émission ?

Il se trouve que je lisais des lettres qu’il avait envoyées à sa mère (qui l’avait abandonné à la naissance). Il a cru un instant qu’elle l’aimait. Mais elle l’a immédiatement rejeté. Je pense, comme le disaient les « psy » de l’émission, que son attitude s’expliquait par une enfance horrible. Il s’identifiait aux animaux perdus qu’il recueillait chez lui.

Peur sur le monde

En détruisant le droit, international ou national, Donald Trump va-t-il nous ramener au 19ème siècle. Sera-t-il l’origine de la troisième guerre mondiale ? La « der des der », faute de survivants pour en organiser une autre ?

Je me demande si beaucoup de gens y croient. Y compris MM.Xi et Poutine.

D’abord, comme il le dit de lui-même, il est « complètement fou ». On ne peut savoir ce qu’il peut décider en cas d’agression. Ensuite, il est vieux, sénile, et il semble, tout de même, ne pas être représentatif de la nation américaine. Et ceux qui l’accompagnent, patrons du GAFA ou fanatiques, ne sont qu’une bande de pieds nickelés pathétique. Il pourrait n’être un incident. A condition que l’on sache en tirer des leçons ?

Gallimard

Gaston Gallimard, gosse de riche, bon à rien et qui ne veut rien faire. Voilà ce qui ressort d’une interview surprenante.

Il illustre une de mes théories. Il était là au bon moment. Il se trouvait au milieu du milieu littéraire de l’époque. Ses amis ne parvenaient pas à publier leurs ouvrages. Alors il a créé la NRF. Ensuite, il a édité les livres qu’il avait envie de lire. S’il a fait de bons choix, c’est que, sans le savoir, il avait une bonne éducation – comme les auteurs qu’il publiait.

Mystère de la vie. En notre temps d’élite et de diplômes notre art est misérable, il était glorieux à l’époque du dilettante fortuné.

Iran

La situation de l’Iran illustre peut-être les forces qui jouent lors d’un changement de régime.

Il semble bien que la raison de beaucoup de révolutions n’est pas tant idéologique que matérielle : quand on a faim, on n’a pas peur de se faire tuer, et, contre quelqu’un qui ne craint pas la mort, tout pouvoir est impuissant. Son véritable ennemi est la crise économique qu’il est incapable de juguler.

Mais il se pose alors la question de l’après régime (ce que notait Tocqueville, au sujet de la révolution de 1848). L’Iran, sous cet angle, a quelque-chose du Vénézuela. Ce ne serait qu’une théocratie de façade, elle serait aux mains de clans mafieux.

Et voilà, l’assurance sur la vie du régime : personne n’a intérêt à ce que l’Iran sombre dans le chaos. Les massacres peuvent se poursuivre.

Affaires étrangères. (Par ailleurs, le pays serait majoritairement non religieux, jeune, bien éduqué, et ethniquement hétérogène, 50% de la population étant constituée de minorités.)

(L’Iran n’est-il pas victime d’une dérive propre aux « non démocraties » ? Même si une démocratie a des défauts, au moins on peut espérer qu’elle s’amende ? Réfléchissons-y à deux fois avant de la critiquer violemment ?)

François Châtelet

J’ai lu, il y a longtemps, un livre de François Châtelet portant sur Platon. Il y était dit, si j’ai bien compris, que la France technocratique des années 60 en était la descendante. Il en semblait très satisfait. J’ai été, donc, surpris de découvrir qu’il avait été un soixante-huitard enthousiaste et qu’il avait créé l’unité de philosophie de la nouvelle université de Vincennes. J’ai aussi appris que, avec ses amis révolutionnaires, il avait été un étudiant modèle, très admiratif de ses professeurs et gros bachoteur.

Qu’en déduire ? Que, comme les Surréalistes, il s’est trompé sur 68 ? Que c’était un théoricien, qui ne comprenait rien à la vie ? Qu’il obéissait, comme beaucoup d’entre-nous, à des logiques contradictoires ? Que les émissions de radio ne permettent pas de se faire une très solide opinion sur une personne ?…

Fâcheux précédent

Un professeur de droit international juge le kidnapping du président du Vénézuela.

Je retiens surtout qu’il confirme notre bon sens ordinaire. Oui, c’est un fâcheux précédent. Nous en sommes revenus au 19ème siècle. Ce qu’a transgressé M.Trump « the prohibition of the use of force » (interdiction du recours à la force ?). Cela devrait encourager non seulement les grandes puissances, mais aussi les puissances locales à écraser leurs petits voisins.

Il en appelle à la sagesse des petits Etats. Ils doivent parvenir à contenir les gros.

Une question. L’histoire semble montrer qu’aucun pays n’est durablement « le plus fort ». D’autant qu’il peut être victime de conflits internes qui le disloquent. Et si les lois internationales étaient dans l’intérêt de tous ?