Solidarité théorique

Le « solidarisme » est apparu en France au début du 20ème siècle. C’est le père de la Sécurité sociale. Dans ce domaine, comme dans beaucoup d’autres, la France était en retard.

En Allemagne, la Sécurité sociale est le fruit du pragmatisme. En France, il a fallu une impressionnante argumentation scientifique (et la guerre ?) pour la faire adopter.

Caractéristique culturelle ?

Grève et individualisme

La grève semble être une maladie de la raison. Particulièrement quand elle touche la SNCF. Car le discours, pseudo marxiste, du syndicat tourne à vide : c’est un service public. A croire qu’il veut que les chemins de fer soient privatisés, afin de se retrouver dans une lutte des classes consubstantielle. 

En fait, c’est probablement une maladie de notre structure sociale. Les dirigeants de la SNCF et du reste du pays, sont construits sur le modèle de l’ancien régime. Ils dirigent par la seule vertu de leur naissance, certifiée, désormais, par l’Education nationale. Etant incapables de comprendre quoi que ce soit à ce qu’ils font, la désorganisation et le conflit sont inévitables. Les syndicats sont les maîtres de la SNCF.

L’Allemagne a, depuis longtemps, modélisé la question : nous sommes une « société d’individus » (ce qui est un oxymore). Chez elle, syndicat et patronat sont dans le même bateau. De même, d’ailleurs, que tous les Allemands. 

C’est en écoutant la BBC que je pense à cela. L’Angleterre s’affiche beaucoup plus ouvertement que la France comme une société de classes. Il y a, d’un côté, une élite assez large, qui est très habile à maintenir ses privilèges et ses institutions (en particulier ses grandes écoles), et de l’autre, une masse animale. Cette dernière est maintenue dans l’ignorance, ce qui la rend facile à gouverner. En revanche, lorsque sa situation s’aggrave, ses pulsions sont incontrôlables. 

Curieusement, le meilleur de l’intellect français a travaillé à cette question, au début du siècle dernier, mais sa pensée a été totalement oubliée. 

Changement de logiciel

« En tant qu’individu, souligne (le professeur Diane Coyle, qui dirige l’institut de politique publique de l’université de Cambridge), il y a une limite aux changements que vous pouvez apporter à votre vie. Travailler dur peut vous donner un avantage. Mais c’est le contexte dans lequel vous vous trouvez qui peut changer votre vie. » (Article.)

« Changement de logiciel », un terme élégant qu’aime notre élite pour qui le « logiciel » est une abstraction au même titre qu’une vache. Eh bien, il est possible que nous soyons en passe de changer de logiciel.

On a dit : le développement économique est une question d’individu ; la contrainte sociale s’y oppose. On découvre maintenant que c’est l’environnement immédiat de l’entreprise qui en fait, éventuellement, un champion. Et ce sont les exigences humaines qui forcent l’entreprise à se surpasser, à innover, et à s’enrichir. C’est ce que l’on appelle la « création de valeur ». 

Bien entendu, certains réussissent mieux que d’autres. Mais le génie de l’individu a besoin d’un substrat. Au tournant du vingtième siècle, l’innovateur français inventait des automobiles ou des avions, puis, après guerre, Bouygues a reconstruit la France, Dassault Systèmes, le seul éditeur de logiciel qui compte, est un ancien service de Dassault Aviation, Free est sorti du Minitel… Deux très grandes fortunes françaises sont construites sur les marques de luxe françaises. Chaque pays a ses spécialités, fruit d’une très longue histoire, et elles attirent ses entrepreneurs en puissance. La Silicon Valley ou Hollywood ne se sont pas faits en un jour. Il en est de même en sport, d’ailleurs. 

Voilà pourquoi l’individualiste exige la « déréglementation » : seul, il est incapable de franchir le moindre obstacle. Au contraire, non seulement rien n’arrête l’équipe, mais encore le parcours du combattant que lui impose la vie dont rêve la société stimule son intellect. Elle innove, elle crée « de la valeur », et c’est ce qui fait sa fortune.

Et le changement de logiciel, comment s’appelle-t-il ? Du néolibéralisme au néosolidarisme ?

Plus de solidarisme moins de stress ?

Le solidarisme a été balayé, après guerre, par le rouleau compresseur de l’Etat technocratique. Devrions nous le redécouvrir ? (La pensée solidariste.)

Le « solidarisme » a façonné la pensée de la troisième république. Il se méfie de l’Etat, asservissement de l’homme par l’homme, mais constate que l’individu seul n’est rien. Il propose un système de solidarité léger, entre égaux, de type mutualiste. Dans ce dispositif, l’Etat n’est qu’une fraction de sa taille actuelle. 

En tout cas, l’expérience LUBRIZOL, répétition de la crise du coronavirus, montre qu’à côté de l’Etat et des assurances, il nous manque un mécanisme de solidarité de ce type. Il pourrait rendre bien plus résiliente qu’elle n’est, et pour pas cher, l’économie, et nous éviter beaucoup d’angoisses. 

(Article.)

L'agriculteur est solidaire

« Incapable de chasser en meute ». C’est le dirigeant français. C’est ce qui explique toutes ses faiblesses, et la panne de l’économie nationale, et une bonne partie du chômage. Et c’est ce qui sort de l’étude que je mène. 

Or, me dit-on, il n’y a à la fois pas plus individualiste que l’agriculteur, et pourtant, pas plus solidaire. Il possède un syndicat puissant, la FNSEA, des coopératives, qui sont de redoutables multinationales, et un fonds de solidarité, le FMSE, qui intervient dès qu’il y a une crise, dernièrement lors de l’incendie de LUBRIZOL. 

Des secteurs entiers s’affaissent sous l’attaque du coronavirus, événementiel, tourisme, restauration, etc. Ne serait-il pas temps qu’eux, et les autres, s’inspirent de l’agriculteur ? 

La nature du Français est-elle la solidarité ?

Temps des interrogations. Quelle voie adopter ?

Surprise : un des principaux courants fondateurs de notre république moderne est le solidarisme ? Le Français serait-il solidaire par nature ?

(Curieusement, un des arguments de l’argumentaire solidariste était l’épidémie…)

Et si c’était le pendant d’un hyper individualisme ?

En tout cas, des travaux à redécouvrir.

La sécurité sociale pervertie ?

Très intéressant résumé d’un livre important. Histoire de La Sécurité sociale. (Références en pied de billet). En fait bien plus que cela. C’est l’évolution des principes auxquels notre société obéit.

En résumé, du résumé. Le modèle que la France a voulu adopter après guerre est celui du solidarisme. Selon moi, c’est la continuation des idées des Lumières, poursuivies par la IIIème RépubliquePrincipe : l’individu(alisme) est une création de la société. Pas de la nature. En conséquence, la société doit armer l’individu pour qu’il puisse jouer son rôle d’individu. Et elle doit être un médiateur, un arbitre, qui veille à ce qu’il ne reçoive pas de coup bas des forces (sociales) contraires aux libertés individuelles. En particulier celles du marché. Conséquence. La « sécurité sociale » a pour objectif premier de construire des gens solides, qui, de ce fait, n’auront pas de pépins dans la vie. (On notera que ce modèle est dans l’intérêt de la société. Ainsi, elle forme de bons producteurs. Elle s’enrichit. Ce qui profite à ses membres.)

A ce modèle s’oppose une idée que je croyais anglo-saxonne, mais qui semble endémique chez nous. L’individu est une création de la nature.  Il a des droits. La société doit s’assurer qu’ils sont respectés. C’est tout. Conséquence. Un modèle « assuranciel ». Ceux qui ont de l’argent s’assurent contre les risques de la vie. La société fait la charité aux autres. Dans la mesure de moyens de plus en plus faibles.

Après guerre, la sécurité sociale désirait le premier modèle. Mais les « intérêts spéciaux », patronat et syndicats, l’ont fait basculer dans le modèle assuranciel. Au lieu de la faire reposer sur l’impôt (le capital), il ont pris pour assiette le travail. D’où cercle vicieux. Les crises, le chômage… fruits des « forces sociales » (mais aussi de l’affaiblissement de l’individu ?) poussent à aller toujours plus loin dans l’élimination du solidarisme. Par souci d’économie. D’où nouvelle dégradation…

De plus en plus, la naissance décide de la vie d’un individu. Nous devenons un pays d’héritiers.

(Jean-Fabien Spitz, « Solidarité ou assurance ? Les fondements de la sécurité sociale en France », La Vie des idées, 4 avril 2014. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Solidarite-ou-assurance.html